20 millions de dollars sur son compte en banque céleste... Vous avez que dalle

34/50
51’37’’

Citation : Frank Zappa, à la sortie de l’album Tinseltown Rebellion… « C’est du bon machin… ce n’est peut-être pas punk… ce n’est peut-être pas new wave… ce n’est peut-être pas la quelconque tendance que vous adorez en ce moment, mais c’est néanmoins du bon machin, alors écoutez voir ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°34 - 51’37’’

Ne vient-il pas de sortir les trois vinyles de son précédent album, qu’il sort six jours plus tard le suivant, ce double-album intitulé Tinseltown Rebellion, la rebellion de poudre-aux-yeux-ville. Un album qui réunit 15 titres ‘en concert’, sélectionnés entre 78 et 80 sur huit dates, américaines ou londoniennes. Un album que Zappa dédie à tous nos amis qui ont assisté à nos concerts années après années, dans le monde entier, sans le soutien desquels ces performances n’auraient pas été possibles. Merci d’être venus aux concerts, en espérant que vous les avez aimés… à la prochaine fois.

En cette année 1981, il peut effectivement les remercier, les spectateurs des quelque 820 concerts qu’il a donnés. L’année 81 portera ce total à 879. C’est qu’ils leur en fait voir, fidèle qu’il est à son idée qui veut que les spectateurs viennent pour le concert bien sûr, mais qu’ils viennent aussi (et surtout pour certains d’entre eux), pour qu’il leur arrive quelque chose. C’est souvent là-dessus que Zappa table, et ça marche. Une spectatrice zélée fait un jour passer sa culotte sur scène, geste que Frank Zappa tourne en mode du jour, ou de la tournée, et ça va laisser des traces…

Bonjour ici… bienvenus au spectacle – non, on ne va pas jouer cheepnis, c’est vrai –, mais nous collectons les culottes, nous collectons les soutifs, nous collectons les petits articles de sous-vêtements féminin. On fait un édredon… vraiment, faites-moi confiance. Alors voilà le deal, si vous êtes une fille et que vous portez une robe, faites-les glisser, c’est ça, voyez ? pas de problème, même avec une épingle… qu’est-ce que ça dit ? personne n’est parfait, je le pense… Qu’avons-nous là ? Oh, voyons ce qu’il y a sur l’intérieur… uh uh, culotte d’entraînement. Bon, d’autres, d’autres… Culottes, soutien-gorge, faîtes les juste passer, pas de problème. Oh, vous allez y venir. Si vous êtes en pantalon et que vous avez un bikini en dessous, défaites les cotés et faites les glisser, si vous portez ces vieilles grandes culottes en coton, allez au toilettes et enlevez-les, ok ? Jusqu’ici, mesdames et messieurs, la réponse de cette communauté particulière n’a pas été gratifiante. Vous êtes peut-être trop intellectuels ici. Voilà quelque chose… très bon goût, très bon goût… vous allez y venir. Oh, en voilà d’autres – écoutez –, c’est un peu comme aller à un… bon laissez tomber, heh heh heh, je vous rappelle juste que vous êtes en concurrence avec Chicago, qui jusqu’ici a produit le plus haut niveau de sous-vêtements féminin de tous les États-Unis. Oh, en voilà un, merci beaucoup (...).

Comme a son habitude, Frank Zappa ne va pas laisser passer une idée sans lui donner une forme, et cet édredon de sous-vêtements féminins sera effectivement réalisé, par une artiste du nom de Emily James, résidant à Lyons, Colorado, avec un look de mère de famille américaine pas du tout farfelue. Pour rajouter du piment à cette œuvre qui n’en manquait déjà point, Mrs James va insister pour que les sous-vêtements donnés par le public féminin durant les concerts ne soient pas lavés, maintenant de la sorte, dans la proximité de sa création, un exquis miasme organique. Emily estimera la réalisation de l’œuvre à un an, et exposera dans des galeries américaines ce travail de haute couture qui représente une carte à jouer, une dame de pique à l’effigie de Frank Zappa.

Et si la curiosité vous dévore, allez donc faire un tour sur le site de Vladimir Sovetov, vous pourrez y voir des photographies de l’œuvre à l’adresse suivante : http://arf.kpbank.ru/Misc/Quilt.

(...)

Citation : « Il a été suggéré que le produit national brut n’est peut-être pas le meilleur indicateur de notre performance en tant que société, étant donné qu’il ne nous indique rien à propos de la qualité de nos vies ».

Plus les années passent, plus Frank Zappa aiguise son esprit par l’écriture des mots et des notes, et plus il semble prendre goût à développer ses revendications politiques propres, même si ce goût-là, il l’avait déjà en 1964 sur son premier album. En cette année 1981, après avoir sorti son 33ème album au mois de mai, et travaillé avec l’orchestre symphonique de Berkeley au mois de juin, il sort le 34ème au mois de septembre et prépare un article, pour l’occasion, qui doit être publié dans Newsweek. Cet article débute par notre citation du jour, et a pour titre « say cheese » (dites fromage), formule employée par les photographes pour faire sourire leurs modèles. Frank Zappa utilise cet idiome comme une parabole de la société américaine, une société qui a choisi le fromage comme symbole de son aveuglement volontaire. De cet article que je ne vais pas vous traduire in extenso, voici néanmoins quelques extraits choisis :

(...) quand les historiens du futur écriront sur nous, s’ils basent leurs conclusions sur quelques biens matériels qui subsisteront de notre Amérique actuelle, nous resteront sans aucun doute parmi les nations, et seront connus pour toujours, comme ceux qui ont choisi le fromage. (...) Notre santé mentale est depuis quelque temps déjà dans une condition semi-misérable. Une des raisons de cette détresse, mis à part le fait que nous ayons choisi le fromage comme mode de vie, est le fait que nous soyons (dans une compétition incroyablement serrée) sortis victorieux comme le plus gros paquet de menteurs sur la face de la planète. (...) Les américains modernes se conduisent comme si l’intelligence était une espèce de difformité hideuse.

Sur le même mode, il va ensuite s’en prendre aux diverses institutions qui selon lui ont développé et font perdurer le fait que les américains vivent dans un appétit insatiable d’amusement, d’un plaisir dont ils se persuadent constamment et à tort d’avoir trouvé la satisfaction. Ce sont notamment pour lui les Comités, les Syndicats, et les Experts de tous poils qui rendent possible le fait que :

De toute évidence, nous avons trouvé le fromage en lequel croire. Il est manufacturé par des gens qui comptent l’argent, et qui sont reconnus comme étant nutritionnellement avisés par les dirigeants civiques, et il nous est délivré porte à porte par les médias. La qualité de nos vies semble être un sujet non pertinent, maintenant que toutes les décisions concernant la création et la distribution d’œuvres d’Art doivent tout d’abord passer sous la ligne de fond, avec des choses comme l’intérêt du public et le goût, tous attachés comme des boites en fer au conte frétillant de la queue du caniche sacré de premier choix. (...) Un expert en art, quelque part, est en train de vous préparer une fournée spéciale avec des smokings dessus, pour que vous croyiez que c’est précieux.

Inutile de préciser que Newsweek va refuser l’article, le trouvant trop ‘idiosyncratique’. Hummm… Écoutons plutôt le thème du 3ème mouvement des chaussures sinistres.

(...)

Citation : « Les gens les plus offensés par mes paroles semblent être les critiques de rock. Le public les aime d’habitude. J’ai été attaqué sur le papier, personnellement, et depuis des années, par des gens que je n’ai jamais rencontrés, et qui ont essayé de me punir pour avoir le culot d’écrire sur certains sujets. Un journal du Colorado m’a décrit comme dégénéré, et une menace pour la société »

Sur ce You Are What You Is de 34ème album, troisième de cette année 1981, les textes s’enchaînent les uns derrière les autres comme pour se faire suite, dans une satire des contemporains de Frank Zappa. Au moment où sort cet album la toute nouvelle mode qui frappe la population américaine est la bière sans alcool, l’eau minérale, le jogging, etc., entraînant la montée météorique de ceux qui sont qualifiés de American Yuppie health-nazis, ces nouveaux riches américains, littéralement des nazis de la santé, qui donneront toute une génération du soi, après en avoir eu fini avec leurs horoscopes, leurs méditations transcendantales et autres chaussures à talons compensés.

Les titres de You are what you is sont, comme souvent chez leur auteur, interdépendants les uns des autres. Nous verrons dans notre prochain épisode comment il traite ses concitoyens candidats à l’éternité, et nous nous attardons aujourd’hui sur un groupe de textes qui s’en prennent à la religion, à l’homme, et à celui qui s’enrichit sur la crédulité humaine. The meek shall inherit nothing tout d’abord, un peu country-pop pour la slide guitar… avec un petit côté broadway.

(...)

Dumb all over est le titre qui suit immédiatement après, avec la voix octaviée et déformée de Frank Zappa, sur un gimmick inébranlable.

(...)

Ces trois morceaux se referment comme ils commencent, avec chœurs et mouvements amples, comme pour encadrer l’intervention fort modulée, flangée pour les intimes, qui précédait ; le troisième est Heavenly bank account, un compte en banque paradisiaque ou bien céleste, c’est comme vous voulez.

(...)

titre album durée
Panty Rap Tinseltown Rebellion 2’10’’
The Blue Light Tinseltown Rebellion 5’36’’
Theme from the 3rd movement of sinister footwear You Are What You Is 3’31’’
You Are What You Is You Are What You Is 4’23’’
Mudd Club You Are What You Is 3’11’’
The meek shall inherit nothing You Are What You Is 3’10’’
Dumb all over You Are What You Is 4’03’’
Heavenly Bank Account You Are What You Is 3’44’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)