Apostropher l’Amérique

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59’41’’

Citation (Frank Zappa en 1974) : « Vous savez, Je pourrais observer quelque chose arriver, qui me soit ou ne me soit pas arrivé personnellement, et écrire dessus quand même… Mais ces jours ci, il m’est arrivé des trucs tellement bizarres en tant que personne, que je préfère en laisser quelques-uns de côté et faire avec c’que j’ai. »

LE REQUIN BARJOT V3 N°22 - 59’41’’

Les événements ont été nombreux en effet, à mettre des bâtons dans les roues du compositeur de 33 ans, et l’avenir va lui réserver de nouvelles luttes à mener pour conserver sa liberté, dans cette industrie qui préfère de loin en prendre avec ses artistes.

A la fin de ce printemps 73, cependant, tout rentre dans l’ordre dans la vie de Frank Zappa, qui n’a qu’à se réjouir de la qualité de son 17ème album, Overnite Sensation, et de ses textes écrits à partir de la quotidienneté, comme Montana, une chanson qui parle d’un type qui rêve de faire pousser du fil dentaire (un végétal paraffiné à l’origine) dans un ranch du Montana (un état au Nord-Ouest des États-Unis, en plein cœur des montagnes rocheuses). Frank Zappa raconte :

Je me suis levé un matin, j’ai regardé une boite de fil dentaire et j’me suis dit : Hummmm. Je me disais que personne n’avait jamais fait ça, et qu’il était de mon devoir, en tant qu’observateur du fil, d’exprimer ma relation avec l’emballage. Alors je suis descendu, me suis mis à la machine à écrire et j’ai écrit une chanson dessus. Je ne suis jamais allé au Montana, mais je sais qu’il n’y a que 450.000 habitants dans tout l’état. Il réunit toutes les conditions, il y a plein de place pour la production de fil dentaire…et puis l’idée de voyager dans les étendues vierges, sur un petit cheval, avec une énorme pince à épiler, pour cueillir les pousses de fil dentaire quand elles sortent du buisson… les cueillir avec la pince à épiler, puis les traîner sur tout le chemin du retour à ta cabane… ça me semblait quelque chose de bon à imaginer.

(...)

C’est aussi sur cet Overnite Sensation d’album, que Frank Zappa chante ce qu’il pense de la télévision, dans I’m the Slime, que l’on peut traduire par Je suis la glaire, bien que vous connaissiez sans doute cet idiome ‘slime’ que les fabricants de jouets utilisent sans honte dans certains jouets toxiques et abominables, vu à la télé et vendus au consotemple du coin, pour tous les coins coins.

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Citation : « Je pense qu’au moment où je pose un texte sur du papier et que je traverse tout le boulot qu’il faut pour le mettre en musique, répéter, et tout le reste… ils réussissent tous raisonnablement à dire ce qu’ils doivent dire. Il y a beaucoup plus qui pourrait être dit, mais il y des obstacles mécaniques dans la façon d’apporter ça à un public. Il y a beaucoup de choses que j’aime pouvoir exprimer aux gens dans les textes, mais étant plutôt rationnel, je me rassois et je me demande : est-ce que les gens ont vraiment envie de savoir, et est-ce que ça vaut la peine de l’écrire, de le répéter, de le jouer soir après soir, de l’enregistrer… juste pour exprimer mon point de vue sur un sujet, alors qu’il ne me regarde aucunement d’en informer quiconque dés le départ ? A la base, ce que les gens veulent entendre dans une chanson, c’est je t’aime, tu m’aimes, je suis OK, tu es OK, les feuilles deviennent marron, elles tombent des arbres, il a fait froid, il a plu, il a cessé de pleuvoir, tu es partie, mon cœur s’est brisé, tu es revenue, et mon cœur était OK. Je pense qu’à la base, c’est très profondément ce que tout le monde veut entendre. Les chiffres l’ont prouvé. »

Avant d’en terminer avec ce 17ème album, Overnite Sensation, sur lequel Frank Zappa joue toutes les parties de guitare, attardons-nous sur ce titre qui illustre notre citation du jour : Dirty Love (Amour sale). Quand Frank Zappa ne se sert pas du second degré pour faire une love song (chanson d’amour), il en fait une au premier, une chanson d’amour qui en vient au fait, au but final généralement poursuivit par le plus doux des romantiques, cet Amour ‘sale’, surtout chez les puritains ricains…

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Citation : Frank Zappa en novembre 1973.

J’ai un album solo intitulé Apostrophe qui sort en janvier. Je joue tout sauf la batterie dessus.

Des chansons particulières sur cet album ?

Il y en a une inspirée par la publicité du déodorant pour les pieds Mennen, dans laquelle Dieu s’évanouit après que le type ait enlevé ses chaussures. Savez-vous combien c’est dur d’écrire une chanson là-dessus ?

Après la Scandinavie, la tournée 73 se poursuit via Rome, Bologne, Milan, Vérone, Zurich, Munich, Freiburg, Offenbach, Hamburg, Bruxelles, Amsterdam, Paris, Liverpool, Birmingham, Londres, puis c’est le retour sur le sol des États-Unis, à Chicago, New York, Hempstead, Syracuse, Wayne, Rochester, puis le Canada à Waterloo et Toronto, pour ensuite retourner aux US, à Buffalo, New York, puis re-Toronto et Alberta (Canada), Lowell (mass.), Stoneybrook, Dartmouth, Seattle, Fresno, Oakland, et cette tournée se termine sur six jours de concert au Roxy, à Hollywood, Los Angeles, du 7 au 12 décembre. C’est là qu’est enregistré l’album Roxy & Elsewhere, qui ne va pas sortir tout de suite, des sessions supplémentaires étant prévues. Sur ces concerts du Roxy, le violon n’est plus assuré par le français Ponty, mais c’est Georges Duke, le clavier, qui s’y colle.

Jeff Simmons est de retour à la guitare rythmique et au chant, le chant lead étant assuré par Napoleon Murphy Brock, aussi au sax ténor et à la flûte.

Contrairement à ce que croit Frank Zappa en novembre 73, son album Apostrophe ne sortira qu’en avril 74. En janvier et février, il sort quelques disques, comme 200 years old, Cucamonga years, et enregistre l’intro de Muffin Man qui sortira sur l’album Bongo Fury. Et c’est le 22 avril que sort cet album où Frank Zappa dit en novembre 73 qu’il y joue de tout sauf de la batterie, Apostrophe. Et on se demande bien ce qu’il voulait dire par-là, car sur cet album, on peut entendre 24 de ses musiciens favoris !

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Citation : Frank Zappa en 1983 : « Tout le monde dit que je suis un travailoolique. Ce n’est pas vrai. Un alcoolique du travail, c’est quelqu’un qui bosse dans une compagnie d’assurances, une banque, un cabinet de courtiers, et qui ramène sa putain de serviette le soir à la maison, pour qu’il puisse grimper l’échelle du succès. Moi, je suis le plus heureux du monde. Je fais le job que j’adore, j’ai tout le matériel pour ça, et j’aime passer beaucoup d’heures à le faire. En plus, beaucoup de gens aimeraient être dans ma position. »

Apostrophe, 18ème album, entre dans le top 20 de l’époque, à la 18ème place. Frank Zappa ne s’explique pas trop ce fait : « Je ne sais pas pourquoi celui-ci est si populaire, Overnite sensation aurait du bien marcher s’il n’y avait eu des problèmes de stock de vinyle. Je crois que l’impact de celui-ci a fait faire à la Warner les efforts qu’ils ont faits pour Apostrophe ».

(...)

Un album toujours en forme de galerie de personnages, de décors, d’objets de situations et d’idées qui s’entremêlent à chaque fois en un nouveau tableau, et presque toujours celui de cette Amérique avec laquelle il n’est pas d’accord, comme il le dit dès 1967 :

« Je crois qu’il est temps que la plupart des jeunes découvrent qu’il sont partie d’une nation qui a été construite sur un mensonge géant. Et parce qu’ils sont là, ils doivent entendre toutes les merdes de leurs ancêtres. Ils sont venus sur cette terre et l’ont violée. Ils ont ruiné tout ce foutu pays. Au début. Les immigrants originels étaient des trouducs. Un paquet de type des geôles anglaises. Les Américains Originels. Le Rocher de Plymouth. Shazam ! Ils arrivent là, tu sais, ceux qui ont survécu la terrible traversée de l’Atlantique, en hivers ; ils ont probablement survécus en mangeant les corps de ceux qui sont morts. Il y a une poignée de maniaques religieux qui ont peur de baiser. Et les voilà qui établissent une société industrielle. Mais là, il y a un paquet d’indiens groovy qui sont parfaitement développés au niveau spirituel, et qui POSSÈDENT le foutu pays ; et t’as tous ces rats, tu sais, qui viennent et réclament la terre au nom du Christ et de la croix, et du rocher, et des boucles de leurs chapeaux, ils prennent une dinde, et écrivent toute cette merde pour que les générations futures puissent s’y identifier, et voilà ! on a une nation !

Depuis le début, tout est mal. On a précautionneusement arrondi les angles, ils rajoutent de la vaseline là-dessus tous les ans. Ils disent Georges Washington n’a pas vraiment coupé un cerisier là…et, euh, il n’a pas vraiment dit à son père « je ne peux pas mentir », il n’a pas vraiment fait ça, mais c’était à peu près ça qu’il a fait. Bientôt… ils vont découvrir que c’était un sodomite, et toute la vérité sur ces gars-là, la vérité sur Lincoln et le reste de nos héros, tu sais… mais peut-être qu’ils ne le découvriront pas.

Je crois que les jeunes sont dans une situation très ambivalente aujourd’hui. Ils ont le contrôle du pays, d’un point de vue économique. Mais ils doivent aussi être la cible de la haine de tous les autres pays du monde envers ce pays, en raison de l’avarice dont ont fait preuve ceux qui se sont occupé des choses avant eux. Leurs propres pères et mères, mec. »

(...)

titre album durée
Montana Over-nite Sensation 6’33’’
I’m the slime Over-nite Sensation 3’34’’
Dirty Love Over-nite sensation 2’58’’
T’Mershi Duween Piquantique 1’55’’
Redunzl PIquantique 4’25’’
Cosmik Debris Apostrophe 4’14’’
Apostrophe Apostrophe 5’50’’
Stink Foot Apostrophe 6’32’’
More Trouble Everyday Unmitigated audacity 7’53’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)