Bizzare and Straight records

13/50
50’54’’

Citation : « Tout d’abord, la pièce n’a jamais eu de titre, et c’est sur le vif qu’on l’a appelé Progress. Le titre original des pièces de musique de chambre qui sont jouées entre les dialogues était Musiques pour le cirque de la Reine ».

LE REQUIN BARJOT N°13 - 50’54’’

Frank Zappa, dès 1968 donc, utilise ses musiciens de toutes les façons possibles et n’hésite pas à les transformer en acteurs de leur propre vie. Ce concert d’octobre 1968 à Londres en témoignait dans le précédent numéro, où Frank Zappa a seulement établit le synopsis, en laissant aux membres des Mothers toute liberté d’improviser leurs dialogues. Et c’est un fait récurant, on le verra, que beaucoup des musiciens qui ont joué avec Frank Zappa ont, durant cette période, donné un meilleur d’eux-mêmes qui n’a pas eu son pareil ensuite.

Le plus grand talent que l’on puisse reconnaître à Zappa, est sans doute sa capacité à tirer les gens vers le haut, à faire faire à ses musiciens des performances qu’ils n’auraient peut-être jamais pensé pouvoir. Terry Bozzio en sera un parfait exemple dans quelques années, mais en 1968, c’est le bassiste Roy Estrada qui dans la pièce, se présente sur scène dans un accoutrement qui mérite une explication.

Quelques semaines avant le spectacle, le pape avait lancé un anathème à l’encontre de la pilule contraceptive, alors que des rumeurs circulaient selon lesquelles le Vatican détenait la majorité des parts dans une société pharmaceutique suisse qui en fabriquait.

Roy Estrada, pour marquer l’événement, joue le rôle du pape mexicain déchut, et se présente sur scène vêtu d’une robe en cote de maille qui lui descend jusqu’aux pieds, affublé d’énormes nichons en aluminium, et coiffé d’une tiare richement ornée. Il tient à la main un seau de plage en plastique rempli de pilules (en réalité des smarties) et sur lequel est écrit « jamais plus de bébés moches ». Tout en chantant latin, il envoie des poignées de smarties comme autant de pilules contraceptives dans la salle. C’est là qu’il se présente à Ian Underwood pour auditionner comme chanteur d’opéra pour le nouveau groupe, car il est persuadé que sa mexicanité freine l’avenir des Mothers of Invention. Il en est d’ailleurs persuadé dans la vraie vie ; il le dira à Frank Zappa à maintes occasions.

(...)

Citation. Frank Zappa, à propos de l’album Cruising with Ruben & the Jets : « On a compressé les choses au-delà de l’imaginable pour ce truc. Comme le son de la batterie, il n’en reste pratiquement plus rien, ça sonne comme des boites de céréales, c’est écra... -sé et -bouillé ».

Ce cinquième album des Mothers of Invention, qui sort en novembre 68, découle de cette difficulté que Frank Zappa rencontre à faire programmer sa musique sur les ondes des radios américaines.Ruben & The Jets apparaît comme le nom du groupe, sur la pochette, et c’est dans une bulle juste en dessous, écrit en tout petit, que l’on peut lire is this the Mothers of Invention recording under a different name in a last ditch attempt to get their cruddy music on the radio ? (sont-ce les Mothers of Invention enregistrant sous un nom différent dans une ultime tentative d’aérissage forcé de leur musique grossière à la radio).

Les relations tendues avec la MGM vont prendre un tour un peu moins pire en cette fin d’année 68, car la Metro va faire une petite bêtise, celle d’oublier d’envoyer à Frank Zappa son renouvellement de contrat. Et grâce à cet oubli qui va agir comme un moyen de pression sur le label, Frank Zappa va pouvoir négocier un logo deal, et créer ainsi un sous-label semi-indépendant : Bizzare & Straight records.

C’est sous ce label, distribué par Verve, que cet album sort. Fini les morceaux instrumentaux de 15 minutes, et autres expériences sonores, il s’agit là de faire un hit à la radio, avec ces 13 titres de 3 minutes en moyenne, décrits par Frank Zappa comme suit : c’est plus que des récréations, ces chansons sont des conglomérats soignés de clichés archétipaux. Par exemple, une chanson de l’album contient à la fois des bouts de chœurs qui étaient chantés par les Moonglows et le thème d’ouverture du Sacre du Printemps – c’est dans foutain of love –, c’est sur le fadeout, mais personne ne l’a jamais entendu comme le Sacre du Printemps, car il y a plus de cinq niveaux d’accompagnement différents, sans compter le groupe. Toutes ces parties vocales sont des clichés, tous précisément choisis pour leur valeur nostalgique, puis construits dans cette chanson, avec les paroles les plus imbéciles du monde.

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Citation ; « Ils ne reconnaîtraient pas de la musique même si elle venait leur mordre les fesses ! ».

Bizzare & Straight records (les disques bizarre et normal). C’est le nom du sous-label que Frank Zappa décroche chez la MGM fin 1968. Et en cette fin 68, en plus de Cruising with Ruben & The Jets (le 5ème album des Mothers of Invention) Frank Zappa va produire deux autres vinyles.

Le premier est la version intégrale du one man show de Lenny Bruce (The Berkeley concert), un double vinyle produit par Frank Zappa et Herb Cohen, et réalisé par John Judnich. Le second, un double lui aussi, s’intitule An evening with Wild man Fischer, le même qu’on écoutait dans le n°48. Un album où Frank Zappa entoure la performance de Wild man Fischer de celles des GTO, des percus d’Art Tripp, de quelques interventions de son cru, et enregistré en partie devant le Whisky a-go-go et dans la cave du Log Cabin, dont les Zappas ne vont d’ailleurs pas tarder à déménager.

Six concerts viennent terminer cette année 68 : les 30 et 31 novembre à Berkeley, Californie, au Community Theater ; deux concerts à Miami, Floride, au Thee Image et au Criteria ; et les 6 et 7 décembre au Shrine exposition hall de Los Angeles, avec les GTO, Alice Cooper et Wild man Fischer, un concert dont nul enregistrement ne semble exister… sur le marché.

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titre album durée
Holiday in Berlin Mothers ahead of their time 0’57’’
pilogue (extrait) Mothers ahead of their time 1’52’’
The Wild Man Fisher Story / A Pound For A Brown On The Bus Our Man In Nirvana 3’28’’ / 8’27’’
Fountain of love Cruising with Ruben & the Jets 3’22’’
Later that night Cruising with Ruben & the Jets 3’00’’
Cheap Thrills Cruising with Ruben & the Jets 2’39’’
Stuff up the cracks Cruising with Ruben & the jets 4’37’’
Willie the pimp Hot Rats 9’16’’

 

P.-S.

Bibliographie : 

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ; 
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ; 
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ; 
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997 
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens : 
- http://www.zappa.com/ 
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa 
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable) 
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable) 
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français) 
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)