Emeute à Palerme

36/50
57’25’’

Citation : « Des scientifiques déclarent que l’hydrogène, en raison de son omniprésence, est la brique élémentaire de l’univers. Je dispute cela. Je dis qu’il y a plus de stupidité que d’hydrogène, et que c’est ça, la brique élémentaire de l’univers ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°36 - 57’25’’

Au mois de mai 1982 débute une nouvelle tournée européenne pour Frank Zappa et ses musiciens : le guitariste Ray White, le clavier Tommy Mars, Scott Thunes à la basse, Ed Mann aux percus, Bobby Martin au second clavier et saxophone, et Steve Vai aux longs doigts et à la guitare, encore à six cordes en cette année 82. Le seul musicien qui ne chante pas, dans le groupe, est le batteur Chad Wackerman. C’est juste après la sortie de Ship Arriving Too Late…, son 35ème album, que cette tournée s’envole pour le Danemark, et pendant ce temps-là, le second titre de l’album va se classer dans les charts, alors qu’il ne s’agissait que d’une boutade musicale que lui avait proposée sa fille, comme nous l’avons vu. Ce sera en tout cas une bonne surprise, de retour aux États-Unis.

La Vejlby Risskov Hallen d’Aarhus, l’Isstadion de Stockholm, la Drammenshallen d’Oslo, le Scandinavium de Gothenburg, et la Brondy Hallen de Copenhague, voilà pour les dates scandinaves, puis c’est à Berlin, Bruxelles, Rotterdam et Paris que Zappa et son groupe se produisent avant de jouer au Palais des sports de Cologne, où sont enregistrés les 2nd et 3ème titres d’un album pirate qui en comptera trois de plus enregistrés cette fois le 31 octobre au Palladium de New York. Ceux qui élaborent cet enregistrement, qui sortira chez Rhino Records en 91 sous le titre As an am, ont même le culot de faire débuter le disque par cette déclaration de Frank Zappa.

That makes me mad 0’50’’

Vous savez, là, en fait, le problème des pirates tel qu’il s’applique au travail que je fais est vraiment… incontrôlable, alors on a des privés qui travaillent dessus pour nous, nous leur fournissons des exemples des différentes choses que nous avons trouvées qui ont été piratées. Et ils ont dû fouiner … pour essayer de trouver d’où venaient tous ces trucs, parce que du moment où il s’agit de ma matière, c’est du très gros business. Je ne pense pas que ce soit le travail d’une paire de types qui font ça individuellement pour s’amuser. Il s’agit… d’une ou deux personnes qui sortent de vastes quantités de matière. L’année dernière : 12 pirates ! pour l’année dernière… Et l’un d’entre eux à toutes les chansons du prochain album qui sort en septembre. Ils ont déjà les trucs enregistrés en concert live avant même que je puisse le sortir en disque ! Et ça, ça me rend dingue !

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11 concerts seront donnés en Italie pour clore cette tournée européenne 82. Nous reviendrons la prochaine fois sur le tout dernier concert, à Palerme en Sicile, qui sera carrément l’occasion d’une émeute générale. Frank Zappa déclarera au mois d’août : « C’était notre dernière tournée européenne. Ça coûte trop cher de jouer, trop cher de voyager, et avec les sentiments anti-américains qu’il y a, il est difficile d’aller sur scène et de faire ce qu’on a à faire avec la charge émotionnelle qui caractérise l’attitude des européens envers la politique étrangère américaine ».

Après ce Young & Monde de Cologne, cette tournée, qui va s’avérer mouvementée, se poursuit par l’Ostseehalle de Kiel, au nord de Hambourg, et au bord de la mer Baltique. L’air marin sera-t-il monté à la tête des spectateurs ? Toujours est-il que le concert est interrompu au bout de dix minutes, les gens jetant des projectiles sur les musiciens. Du coup, les concerts prévus à Offenburg et Saarbrucken sont annulé, et le groupe part pour la France. Après St Étienne et Fréjus, c’est dans une petite station balnéaire du département de l’Hérault que Frank Zappa débarque, un concert qu’un petit malin enregistre sans vergogne, sur un bien modeste magnétophone à cassettes. De main en main, de bouche à oreille, de génération en génération de requins barjots, et de fil en aiguille, une copie de ce concert est parvenue entre nos nageoires. Il s’agit de toute évidence d’un arrière-arrière-arière-arrière petit-fils de l’enregistrement original, la qualité en témoigne.

Comme Frank Zappa n’aime pas du tout ce qu’il s’est passé à Kiel, en Allemagne, il prévient son public du Cap D’Agde, en articulant bien ce qu’il dit, ce qui n’empêchera pas un spectateur près du micro pirate de demander à son voisin « qu’est-ce qu’il a dit ? », durant la présentation des musiciens qui suivra cet avertissement. S’il se reconnaît, ce spectateur du 30 mai 1982, voilà peut-être enfin la réponse à sa question.

Bon, asseyez vous… asseyez-vous, asseyez-vous…. asseyez-vous, asseyez-vous… toi aussi, assieds-toi. Vous allez être là pendant deux heures, alors asseyez-vous. Installez-vous confortablement. C’est ça, vous vous asseyez, vous vous relaxez, et même toi. Alors tout le monde, reculez-vous un peu de façon à pouvoir vous asseoir… relaxez-vous. Vous vous asseyez, c’est si marrant de s’asseoir. OK, souvenez-vous juste que vous êtes ici pour passer un bon moment. Je ne veux pas que vous envoyiez quoi que ce soit sur la scène. Si vous envoyez des choses sur la scène, on aimera pas ça, et on s’arrêtera de jouer de la musique. Alors si vous avez quelque chose à boire, gardez vous le. Enfin... n’importe comment, voici Ray White...

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Citation : « Diriger (un orchestre), c’est faire des signes dans le vide, avec une baguette ou avec ses mains, qui sont interprétés comme des messages d’instructions par des gars qui portent des nœuds papillon et qui préféreraient être à la pêche ».

L’année 1983 voit dans la carrière de Frank Zappa une nouvelle tentative de faire jouer et enregistrer sa musique pour orchestre. Les dernières datent de 1980 et se sont soldées par des échecs. Le scénario est immuable : des institutions lui proposent des projets qu’ils sont censés financer, puis les promesses se transforment, les budgets sont gonflés, et c’est à Frank Zappa de payer la note. Un projet hollandais qui mord la poussière, puis des tentatives avec deux orchestres polonais auront le même résultat : beaucoup d’argent dépensé, pour pas de musique du tout ; et il déclare à l’époque, selon une expression anglo-américaine bien connue, que « ces orchestres européens sont une douleur dans le cul ! ».

Trois ans plus tard, il prend finalement la décision de tout organiser et financer lui-même, avec un Vrai Orchestre Américain ! C’est avec la Symphonie de Syracuse (NY) que Frank Zappa signe pour une date de concert prévue le 30 janvier. Seulement, après que le contrat a été signé, quelqu’un, haut placé dans la hiérarchie de l’orchestre, va simplement doubler le prix convenu pour l’orchestre, s’appuyant sur d’obscures règles syndicales locales, mettant l’orchestre hors de prix. Une fois de plus le projet est abandonné, Frank Zappa ne désirant pas, je cite, « se faire mettre par l’extorqueur dérangé d’un syndicat américain ».

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Nous allons voir qu’il ne s’arrêtera pas là, mais effectuons un bref retour sur la fin de la tournée qui précède, et ce concert du 14 juillet 1982, à Palerme en Sicile. La tournée qui avait déjà eu son lot de problèmes, atteint ce jour-là un sommet, quand, dans le stade de foot où à lieu le concert, la police et l’armée (qui apparemment ne s’apprécie déjà guère) se mettent dans la plus grande confusion, à tirer sur la foule des spectateurs à la grenade lacrymogène, car des intrus ont forcé une porte d’accès et rentrent gratis dans le stade, mais ça 95% des gens l’ignorent, dont les principaux intéressés, sur la scène. Depuis celle-ci, Frank Zappa voit des jeunes qui ripostent, c’est l’émeute. Après trente minutes de prestation en tout, Zappa interrompra le concert, et n’apprendra que le lendemain que cette émeute aura tout de même causé trois morts... En 1989, sur le vol.3 des YCDTOSA, une bonne partie de cette tournée 82 est présente, et surtout ce Cocaine Decisions assaisonné de gaz lacrymogènes.

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Contrairement à ce qu’il va déclarer en août, cette tournée 82 ne sera pas la dernière tournée européenne du groupe, mais il est vrai que l’année 1983 n’en comptera carrément pas, de tournée, que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Frank Zappa se consacre à, et persiste dans sa musique pour orchestre, et après le symphonique new-yorkais, il va se tourner vers l’Angleterre, et essayer d’avoir celui de la BBC. Il se trouve que celui-ci est complet pour les cinq années à venir, et Zappa se tourne alors vers le London Symphonic Orchestra, le LSO, qui dans un premier temps n’est pas disponible non plus.

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Enfin, après beaucoup d’efforts et beaucoup de salles indisponibles, Zappa et les 107 musiciens du LSO vont se retrouver au Twickenham Studios, des studios de cinéma où se tournaient les James Bond, sur une vieille scène de prise de son dotée d’une acoustique catastrophique. Un avant goût de cet album qui sortira en juin 83, les premier et second mouvements de Sad Jane.

Citation : « Croyez-le ou pas, il y a des endroits, dans le monde, où la musique est quelque chose d’IMPORTANT ».

C’est au mois de janvier 1983 que Frank Zappa va réaliser un projet qui lui tient à cœur depuis des années : enregistrer ses arrangements pour orchestre. C’est grâce à l’indépendance du London Symphonic Orchestra (le LSO) qu’il trouvera enfin un orchestre disponible, et après quatre jours de répétitions, et pour satisfaire aux exigences du syndicat en ce qui concerne les répétitions, un concert doit être donné. C’est le 11 janvier que cela se passe, au Barbican de Londres, une salle de concert horriblement moderne, où la scène va s’avérer trop petite pour contenir l’ensemble des 107 musiciens du LSO. Alors, les quelques musiciens qui ne rentrent pas sur la scène, principalement des altistes, vont rentrer chez eux… en étant payé pour. Frank Zappa explique ce qui va faire de ce concert un désastre : « un des accessoires de cette salle est un bar en coulisses, réservé aux musiciens. Il est bien achalandé et très efficace. Ils peuvent servir à boire pour tout un orchestre en quelques nanosecondes, et durant les pauses entre les mouvements, le LSO va s’y rendre et se servir à satiété. Une fois de retour sur scène, plusieurs membres de l’orchestre étaient complètement cuits… et ma musique aussi ».

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Le 9 février, Zappa va diriger un concert commémoratif des 100 ans de la naissance d’Edgar Varèze au War Memorial Opera House de San Fransisco, et c’est au mois de mars que sort son 36ème album : The Man From Utopia, où l’on trouve ces deux titres, The radio is broken (la radio est cassée), et un instrumental, Nous ne sommes pas seuls, We Are Not Alone. Le titre du premier fait allusion à une célèbre panne de radio qui avait frappé je ne sais plus quelle mission Apollo, et son texte explicite le titre de l’instrumental qui suit, We Are Not Alone (nous ne sommes pas seuls). Est-il besoin de rappeler l’affection indéfectible que Frank Zappa voue aux kitchissimes films de science-fiction à deux balles ? Peut-être que non, mais sachez tout de même que les noms propres cités dans le texte sont des noms d’acteurs de ces séries B, et botchino est le seul mot vénusien d’un film des années 50 « Queen of outer space », avec Zsa Zsa Gabor… les autres étant pour nous de parfaits inconnus, turlututu, chapeau pointu.

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La pochette de ce 36ème album est signée par un dessinateur de bande dessinée italien bien connu aujourd’hui, mais un peu moins à l’époque par le public américain : Tanino Liberatore, créateur de Rank Xerox (...). Et c’est bien sous les traits de l’aujourd’hui célèbre androïde musculeux que Zappa est représenté sur cette pochette, qui met en scène l’émeute du concert de Palerme de 82.

titre album durée
That makes me mad As an am 0’50’’
Young & Monde (extrait) As an am 4’05’’
extrait Cap d’Agde 1982
Black Napkins As an am 3’58’’
Cocaine décisions You Can’t Do That On Stage Anymore Vol.3 3’14’’
Sad Jane 1st & 2nd movements LSO 4’47’’+5’02’’
The radio is broken The man from utopia 5’51’’
We Are Not Alone The man from utopia 3’18’’
Moggio The man from utopia 2’35’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)