Frank Zappa en prison !

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Citation : « J’avais les cheveux courts, à l’époque, mais tous les gens du coin étaient persuadés que j’avais les cheveux longs]. En toute occasion, le code vestimentaire de mise pour un mâle de Cucamonga, à cette période, était une chemise blanche à manches courtes et un nœud papillon (Pee wee Herman aurait été un vrai modèle). Les T-shirts étaient considérés comme étant avant-garde. ».

Le Requin Barjot V3 N°4 – 57’39’’

Le Studio Z, situé sur Archibald avenue, fait face à une église des Holy Rollers (les sacrés rouleurs), une secte pentecôtiste qui doit ce surnom aux attitudes de religiosité extatique qu’adoptent ses membres durant les services. Et comme si la présence d’un studio d’enregistrement, d’un Frank Zappa et d’un Motorhead Sherwood ne suffisait pas, deux nouvelles locataires vont s’installer au Studio Z. Il s’agit d’une femme que Frank Zappa a rencontrée dans un restaurant, et d’une amie à elle qui ne sait pas non plus où habiter, et qui, en plus, a un enfant noir. Et, bien évidemment, cet enfant de la honte qui a l’habitude de jouer sur le perron du studio avec les deux femmes cause bien de l’émoi dans la communauté.

Pour parfaire le tableau, juste à côté de leur église se trouve le palais de justice local. Un emplacement pas très idéal en fin de compte, mais Frank Zappa à d’autre chat à fouetter que l’imbécilisme local. Il auditionne pour son projet de film Captain Beefheart contre les hommes-grogneurs, et le journal local l’Ontario Daily Report, dans la page centrale de l’édition dominicale, fait un article sur cet étrange lascar qui essaie de faire un film avec un tel titre, en le surnommant derechef Le roi du film a Cucamonga. Cette publicité va être relayée par d’autre journaux et radios locales qui vont parler du studio Z. Une publicité un brin superfétatoire, puisque Frank Zappa dira du studio qu’il en sortait de la musique 36 heures par jour.

Peut-être est-ce l’article de l’Ontario Daily Report qui aura déclenché l’intérêt de la brigade des mœurs pour Frank Zappa, comme lui-même le dira plus tard.

Sans qu’il s’en doute le moins du monde, il est surveillé depuis plusieurs semaines. La brigade des mœurs a percé un trou dans un des murs du studio Z, et l’espionne toute la journée, comme une police du cerveau.

(...)

Plus que l’inquiétude des Holy Rollers ou la suspicion de la brigade des mœurs, la raison principale de cette incursion dans la vie privée du Studio Z, tient sans doute à un projet immobilier, impliquant entre autre conséquences l’élargissement d’Archibald Avenue, et donc la destruction de quelques constructions. Dont le Studio Z…

Cependant, en cette année 1964, Frank Zappa ne sait absolument rien du petit trou dans le mur, il est bien trop occupé avec sa musique ou les idées qui lui déboulent dans le ciboulot, et il ne connaît, aussi, déjà que trop bien les sommets de bassesses auxquels savent parvenir les travers de ses concitoyens pour ne s’en soucier plus que… en écrivant des chansons.

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Citation : « A moins que vous ayez été en prison, vous ne pouvez pas imaginer ce dont il s’agit vraiment ».

Si l’ambiance de cette bonne ville de Cucamonga laisse un peu à désirer, et si des menaces de démolition planent sur ce côté-ci d’Archibald avenue, il n’y a pas encore le feu au lac, et Frank Zappa fait feu de tout bois pour rentabiliser son studio.

Attiré par la vitrine qui mentionne aussi la production de films, un vendeur de voitures d’occasion vient louer ses sévices : Pour une soirée entre hommes, il demande à Frank Zappa – dont il a lu qu’il étaitle roi du film à Cucamonga, s’il pourrait lui faire un film… disons… olé-olé.

Frank Zappa le connaît, c’est le type qui avait auditionné pour le rôle du sénateur Gurney, le méchant dans Captain Beefheart vs the grunt-people, sans obtenir le rôle. Et, toujours prêt à rendre service, Frank Zappa lui explique que les coûts de production d’un film sont assez prohibitifs, et lui suggère à la place une bande son.

Le client lui donne une liste orale des actes sexuels divers et variés qu’il souhaite entendre sur l’enregistrement, et l’affaire se conclut à 100$, payable à la livraison dudit enregistrement.

Sauf que… le vendeur de voiture/auditionné n’est autre que l’œil qui se cache derrière le petit trou dans le mur du Studio Z, non pas parce qu’il aurait conçu du ressentiment à l’égard de Frank Zappa, mais simplement parce que c’est le Detective Willis, membre de la brigade des mœurs ayant ordonné le perçage du fameux trou, lalaïtou.

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Le lendemain, le pseudo vendeur de voitures d’occasion alias Detective Willis, arrive au Studio Z avec seulement 50 des 100$ conclu la veille. Frank Zappa lui rappelle qu’il s’agissait du double et refuse de lui donner la bande.

Alors, c’est à ce moment précis que les portes du studio s’ouvrent pour laisser passer toute une clique d’appareils photos et de flash tenus en laisse par des reporters, et qu’une paire de menottes se referment sur ses poignets abasourdis, tous les deux, alors que le Detective Willis prend la pose en souriant fièrement.

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Citation : « La stupidité est la brique élémentaire de l’univers. »

En cette fin d’année 1964, Frank Zappa est donc arrêté pour pornographie, pris au piège du faux vendeur de bagnoles d’occase, le vrai détective Willis. Lorraine, la fille dont on entend les rires et les soupirs sur l’objet du délit est arrêtée elle aussi, et Motorhead Sherwood ne doit son salut qu’au fait qu’il était parti en ville, acheter des hamburgers.

Sous la loi californienne, il faut savoir que la simple pornographie n’est qu’un délit contraventionnel. Et la raison de la présence du micro émetteur au poignet du détective Willis est que sous cette même loi, si vous parlez de commettre un délit contraventionnel avec une tierce personne, alors cela devient une conspiration, et c’est alors d’un délit criminel dont il s’agit, et des peines qui vont avec.

La police saisit toutes les bandes et tous les bouts de film qu’elle trouve dans le studio Z, et confisque même la caméra 8mm de Frank Zappa, comme pièce à conviction. Zappa est fauché, il n’a pas les moyens de se payer un avocat, et téléphone à son père ; celui-ci n’a pas plus d’argent que lui, mais il va pouvoir emprunter à sa banque, pour seulement pouvoir payer la caution de son fiston.

Une fois sorti, Frank Zappa file dare-dare chez Original Sound, voir Art Laboe, qui a sorti deux morceaux, pour lesquels il ne lui a pas encore payé de royalties : Grunion run (Le requin barjot n°5), et Memories of El Monte. Frank Zappa négocie une avance sur cet argent, qu’il utilise pour payer la caution de Lorraine. Décalé à l’époque, terriblement kitsch aujourd’hui, qui aurait pu croire qu’un do-wop comme Memories of El Monte ferait sortir quelqu’un de prison.

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Avant le procès, son avocat lui dit : « Mais comment avez-vous pu être assez bête pour vous faire avoir par ce gars-là, je pensais que tout le monde connaissait le détective Willis. C’est le genre de type qui gagne sa vie planqué dans les toilettes publiques pour arrêter des homos ».

Frank Zappa, époustouflé, lui répond : « je ne passe pas mon temps dans les toilettes, et je n’avais jamais entendu parler de types payés pour ça ! ».

« Ma seule faute, dira-t-il, était de n’avoir jamais pensé qu’un enfoiré comme ce Willis existait, ou que quelqu’un au gouvernement mettait de l’argent des impôts de côté pour que des gars comme lui aient un salaire, et un budget de recherche ».

Frank Zappa devra faire un sacré effort d’imagination pour compenser cette révélation.

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Citation : « Il y a plus de chansons d’amour que de quoi que ce soit d’autre, et si les chansons pouvaient nous faire faire des choses, nous nous aimerions tous les uns les autres. »

Face à Loraine, Frank Zappa et à son avocat, c’est un procureur de 27 ans qui instruit l’affaire. Celui-ci doit être sacrément patriote, car il met un zèle tout particulier à gonfler le dossier, et Frank Zappa aussi. Mais à un moment donné du procès, le juge convoque les deux accusés et tous les avocats dans son bureau, et écoute la bande. Le fait est que ce qu’il écoute est drôle, et il se met alors à se poiler drôlement. Ce qui se trouve sur cet enregistrement n’est finalement pas plus bizarre que ce que l’on trouvera sur la face 4 de l’album Freak Out un an plus tard (...).

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Cette crise de rigolade rend passablement furieux le procureur, qui, outré, redemande que Frank Zappa soit condamné pour cet odieux outrage.

Le verdict final sera : « coupable de délit contraventionnel ». Frank Zappa sera condamné à six mois de prison dont 10 jours ferme, plus une période probatoire de trois ans, durant laquelle il ne peut enfreindre la moindre règle du code de la route, ni se trouver en compagnie d’une femme de moins de 21 ans sans la présence d’un adulte compétent. Il est aussi stipulé qu’au bout d’un an, le casier judiciaire de Frank Zappa sera effacé. Cette condamnation vaudra aussi à Frank Zappa d’échapper à la mobilisation, il n’aura pas la moralité assez élevée pour aller tuer des gens au Vietnam.

(...)

Quand il sort de prison, c’est pour aussitôt évacuer le Studio Z de tout l’équipement, et le plus vite possible, sans respect pour la connectique qu’il va sacrifier à grands coups de pince coupante. Les travaux d’élargissement d’Archibald Avenue ont commencé pile-poil après sa sortie, le Studio Z est rasé avec tous les décors de cinéma que Frank Zappa y abandonne.

(...)

titre album durée
Who are the brain police Freak Out ! 3’33’’
You’re probably wondering why I’m here Freak Out ! 3’37’’
Take your clothes off when you dance The Lost Episodes 3’51’’
SEX The man from Utopia 3’44’’
Memories of El Monte Cucamonga Years 2’44’’
Tink walks amok The man from Utopia 3’39’’
The return of the son of monster magnet Freak Out ! extrait (0’-2’ ; 4’23’’-fin)
Blessed relief The Grand Wazoo 7’59’’

 

P.-S.

Bibliographie : 

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ; 
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ; 
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ; 
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997 
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens : 
- http://www.zappa.com/ 
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa 
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable) 
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable) 
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français) 
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)