Guitar, Tournée 1988 et politique

42/50
58’49’’

Citation : « J’aurais été très heureux avec ce groupe. Le public aussi l’aimait beaucoup, et les critiques l’ont trouvé terrible. Il était unique car il combinait une très forte section de cinq cuivres avec des trucs électroniques de tous styles, des effets des sections de percussions, batteries, plusieurs claviers… un mélange très intéressant des ces harmonies de cuivres et d’effets sonores très étranges ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°42 - 58’49’’

La formation avec laquelle Frank Zappa joue pour cette tournée 1988 sera hélas bien plus harmonieuse musicalement qu’humainement. C’est le caractère du bassiste Scott Thunes qui va poser un problème aux autres membres du groupe, un caractère qui ressort lors des séances de répétitions que dirige Thunes en l’absence de Zappa. Le guitariste Mike Keneally, dernier arrivé dans la formation, sera le seul à supporter le bassiste, ceci expliquant peut-être cela, il dira à propos de Thunes : « Il est très abrasif. Il est très honnête. Il est brutal, et a des idées très tranchées. Et quand il s’occupait de diriger les répétitions en l’absence de Frank, ces qualités prenaient le dessus, mais ce n’était que dans le but de faire en sorte que le travail soit fait ».

Ed Mann, le percussionniste, s’il va être le leader des mécontents, reconnaîtra tout de même plus tard que « s’il n’y a pas la bonne énergie, ça ne marche pas, quelque part. C’est une position difficile pour quelqu’un de diriger le groupe, et Scott, à sa défense, était dans cette position. Il prenait cela très au sérieux, et tout le monde ne voulait l’entendre de cette oreille ».

À propos de Scott Thunes, et avec le pragmatisme qu’on lui connaît, Frank Zappa dira « Scott à une personnalité unique. J’aime la façon dont il joue, et je l’aime en tant que personne, mais d’autres pas. Il a une personnalité très difficile : il refuse d’être cordial. Il ne discute jamais de banalités, et il est bizarre… et alors ? ! »

Et alors… et alors… y’en a qui vont pas être d’accord…

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Pile poil entre la partie américaine et la partie européenne de cette tournée 88, Frank Zappa sort son 48ème album, Guitar, un double vinyle qui fait suite à Shut & play your guitar, composé de solos des tournées 81, 82, et 84, avec deux titres de celle de 1979. Si Frank Zappa sait qu’il y a une demande pour des albums De guitare, c’est qu’on le lui a dit, car il ne se considère pas comme un guitar hero, il le dit d’ailleurs lui-même : « Je ne suis pas un guitariste virtuose. Un virtuose peut tout jouer, et moi non. Je ne sais que jouer ce que je connais, dans la mesure de ce que ma dextérité manuelle me permet, et ça s’est détérioré avec le temps. Avec le groupe de 88 je n’avais pas besoin de jouer beaucoup au cours du spectacle, car l’attention était portée sur les arrangements des cuivres et les voix. Je n’avais pas à jouer de solo de quinze minutes, et, vraiment, il n’y a plus de marché pour ça ; la plage d’intérêt des gens s’est rétrécie à environ huit mesures, et dans ces huit mesures, vous êtes censé jouer toutes les notes que vous connaissez ».

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Frank Zappa à propos des guitaristes des années 80 : « Le concept du solo de guitare rock dans les années 80 a été pas mal réduit à weedly weedly wee, prends la pose, tiens ta guitare comme si c’était ton zob, pointe là vers le ciel, et ai l’air d’être vraiment en train de faire quelque chose. Ensuite, tu as la grosse ovation tandis que les bombes fumigènes explosent, et que les lumières motorisées tournent dans tous les sens autour de toi... Je ne sais pas faire ça. J’ai toujours besoin de regarder le manche pour voir mes doigts pendant que je joue ». Dont acte, puisque c’est exactement la posture de Frank Zappa sur la pochette de ce Guitar.

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Citation : « Les autres ont tous décidé qu’ils ne pouvaient plus blairer Scott Thunes, c’était très étrange. Pour simplifier, Ed Mann était le meneur, et lui et Chad Wackermann avaient décidé que Scott devait partir ; ils ont amené la plus grande part du mécontentement dans le groupe ».

Frank Zappa place beaucoup d’espoir dans cette formation de 1988, qu’il considère comme une des meilleures qu’il a réunit jusque là. Peut-être que deux dictateurs c’était un de trop, écrit Neil Slaven dans son ouvrage… Ce n’est pas la réputation de Frank Zappa qui viendra démentir cette image, mais cette réputation n’est justement qu’une réputation, et pour une bonne représentation de la situation, disons plutôt que Scott Thunes va passer pour un dictateur aux yeux des musiciens lorsqu’il dirige les répétitions, alors que Frank Zappa est un despote éclairé qui est plus malléable aux psychologies variées de ses musiciens. En plus, c’est SA musique, alors…

Lors du dernier concert allemand de cette tournée fatidique, le 26 mai au Stadthalle de Fürth, le promoteur John Jackson va offrir au groupe un très gros gâteau avec tous les noms des membres dessus. Un des meneurs va s’esquiver de la scène et faire disparaître le nom du bassiste ! tout à l’air de décidément partir de guinguoï…

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C’est durant la première partie de cette tournée, le 3 mars à Chicago, que Frank Zappa invite un musicien bien connu du public, après cette reprise du Stolen Moments d’Oliver Nelson, Tom Fowler à la trompette…

FZ : Ok… cet après-midi, sur le chemin… de l’ascenseur on s’est arrêté dans le hall, et j’ai été présenté à un homme du nom de Sting, que je n’avais jamais rencontré avant. Et… c’est un homme très gentil, et il est venu au concert ce soir, et je viens juste de lui parler dans les loges y’a un p’tit moment, j’lui ai dit « est-ce que vous, Mr Sting, aimeriez monter sur scène, et jouer avec nous ? » Bon…
Sting : …Ce n’est pas dans ma nature de frapper un homme à terre. Quand j’ai vu la première partie du spectacle, j’ai réalisé que je devais venir ici et vous dire quelque chose. Il y a quatre ans, Jimmy Swaggart a dit à peu près ceci de moi… il a dit, "cette chanson, du groupe Police, Murdered by numbers a été écrite par un Satan, jouée par des fils de Satan. Belzébuth, Lucifer, le Cornu !" eh, c’est moi qui ai écrit cette putain de chanson, ok ?

Le Jimmy Swaggart auquel Sting fait allusion au début du morceau, est un prédicateur qui dirige une Assemblée de dieu de son invention, une des cibles favorites de Frank Zappa tout au long de cette tournée. Plusieurs morceaux du répertoire sont interprété dans des variantes satiriques (...).

Même Michael Jasckson y passe, lui qui vient tout juste de racheter Northen Songs la compagnie d’édition des Beatles. Il est tourné en ridicule pour ses opérations de ravalement in-esthétique, de blanchiment épidermique, avec son singe et son lama, dans une version de Tell me you love me qui devient Why don’t you like me. Plus fort encore, le Texas Motel Medley, donné en première non loin de Detroit en mars, regroupe trois reprises des Beatles, Norwegian Wood devenant Norwegian Jim, Strawberry Fields For Ever est pastiché en Texas Motel, et Lucy in the sky with Diamonds devient Louisiana hooker with herpes (une prostituée de Louisiane avec de l’herpes), qui renvoie encore à Jimmy Swaggart l’irrévérent révérend, qui a des relations professionnelles avec des péripatéticiennes de Louisiane, au Texas Motel de Maitairie, pas loin de New Orleans… Ce défenseur de la vertu sera même accusé d’avoir violé ses deux filles...

Comme c’est Michael Jackson qui détiens les droits des titres de Beatles, Frank Zappa ne sortira pas ce medley sur disque, et c’est encore grâce à la compilation Apocrypha que l’on pourra entendre cette cruelle version…

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Citation : Frank Zappa en 1991, à propos de la formation de 88 « Si ce groupe était resté ensemble jusqu’ici, non seulement ce serait le groupe en tournée le plus outrageusement excessif de la planète, mais je jouerais toujours de la guitare ».

C’est en Italie que va se terminer cette tournée 1988, qui sera la dernière que Frank Zappa fera en formation électrique, dans une ambiance plutôt morose, avec Frank Zappa, son bassiste Scott Thunes et le nouveau guitariste Mike Keneally d’un côté, et les neufs autres membres du groupe de l’autre qui ne veulent plus de ce bassiste qui supplée à Frank Zappa lors des répétitions d’une manière trop dure à leur goût. Thunes aurait peut-être du être plus dur encore, et cette mutinerie passera pour un caprice d’enfants gâtés car nous allons voir avec le recul que les mécontents se rétracteront tous après coup.

Pour l’heure, ce 9 juin 88 au Palasport de Gène en Italie, Frank Zappa réunit le groupe pour tirer cette affaire au clair, car il reste encore dix semaines de concerts prévues aux États-Unis, et les histoires de l’ego de ses musiciens commencent à lui courir sur le haricot. Quand il va leur demander s’ils veulent poursuivre la tournée en conservant Scott Thunes dans le groupe, les 9 mécontents diront tous non ; Frank Zappa est dans la mouise : Si vous remplacez n’importe qui dans un groupe qui a répété quatre mois, il faut retourner en répétition. Je ne pouvais pas remplacer Scott pour apaiser ceux du groupe qui le détestaient. Il n’y avait pas de bassiste qui aurait pu faire ce boulot. Le répertoire était si vaste, le travail de scène si complexe, et il fallait en savoir tant… c’était pas possible. J’ai alors du perdre les gains de tous ces concerts… tout le monde à été payé pour cette tournée, sauf moi. J’ai perdu 400.000$.

Le reste de la tournée est annulé, et ce concert du 9 juin sera donc le dernier, c’est de ce concert qu’est extraite cette version de Outside Now, pour la fin du morceau, le début étant extrait du concert de Wembley du 19 avril.

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Ç’en est donc fini de ce groupe qui aura eut le répertoire le plus éclectique et exhaustif que Frank Zappa aura jamais tenté, et qui comprend des morceaux des Mothers of Invention, et de toutes les formations suivantes, ainsi qu’un bon paquet de reprises, des Beatles au Stairway to heaven de Page & Plant en passant par L’Histoire du soldat de Stravinsky ou Le Boléro de Ravel, que Frank Zappa considère comme une des meilleures mélodies jamais écrites.

Les nouveaux morceaux complètent ce répertoire, tous adaptés pour tirer à boulets rouges sur tous les prétendants foireux à la présidence en cette année d’élections, tous les censeurs et leurs pervers petits amis, et tous les militants des droits religieux à propos desquels Frank Zappa s’exprime ainsi dans le Los Angeles Times : Allons ! Appelons un chat un chat, ici. Ces enfoirés sont des fascistes, des fascistes avec une croix. Ce qu’il est advenu de la présidence comme institution aux États-Unis est un désastre. Ce n’est pas une question de conservateurs contre libéraux, c’est une question de fascistes contre la liberté, car ce que vous avez vu durant les huit dernières années (il fait référence à la présidence de Ronald Reagan) c’est du fascisme démago avec un drapeau dans une main, et une croix dans l’autre. Le parti libertaire va même proposer) à Zappa d’être leur candidat, mais après avoir lu leur programme, il refuse en disant : En fait, vous êtes des anarchistes de cabinet. Si on vous laissait faire, il n’y aurait plus de gouvernement du tout.

Même s’ils lui auront coûté cher, les enregistrements de cette tournée de 1988 seront tout de même une consolation pour Frank Zappa, qui se félicitera du matériel enregistré, sur lequel il va travailler presque 100% de son temps jusqu’en novembre 89 : Il en tirera plus de deux albums à partir d’environ 1970 prises de 120 titres ; un travail titanesque qu’il ne peut déléguer : À partir de tout ça, quelqu’un doit décider quelles parties de quelles chansons sont les meilleures versions disponibles pour une ville donnée, s’en souvenir, dire aux ingénieurs de mixer telle ville pour aller avec telle autre et coller tout ça pour faire un album. On ne peut pas donner ça à gérer à quelqu’un d’autre, et c’est ce que j’ai fabriqué tout ce temps.

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titre album durée
Dickie’s such an asshole You can’t do that on stage anymore vol.3 extrait 0’04’’
The Untouchables Broadway The Hard Way 2’26’’
Hotel Atlanta Incidentals Guitar 2’44’’
Big Swifty Zenith Paris 1988 (bootleg) 4’36’’
Planet of the barytone women Broadway The Hard Way 2’48’’
Stolen Moments Broadway The Hard Way 2’58’’
Murder by numbers Broadway The Hard Way 5’37’’
Louisiana Hooker with Herpes (Texas Motel Medley) Apocrypha extrait 2’22’’ à 5’40’’
Outside Now Broadway The Hard Way 7’49’’
The Mammy Anthem Broadway The Hard Way 5’41’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)