Joe’s Garage acte I

31/50
54’46’’

Frank Zappa à propos de la culture américaine : « D’autres pays ont des cultures qui remontent à des milliers d’années. La notre remonte à une paire de centaines d’années, et elle n’est pas si terrible que ça, alors que nous essayons çà et là de l’infliger aux gens, cette non-culture, partout par l’Ailleurs International. Beaucoup d’américains regardent ces gens comme s’ils étaient sous-humains (...). Nous aurions un peu meilleure allure, internationalement, si nous avions fait quelques-unes unes de ces choses qu’ils font depuis des millénaires, (...) de sorte qu’ils pourraient presque nous parler, à nous, au lieu de parler de nous (comme si nous étions sous-humains). »

LE REQUIN BARJOT V3 N°31 - 54’46’’

Frank Zappa, dans son studio souterrain, travaille et retravaille la matière sonore du Garage de Joe. De retour d’Europe et du Japon, il entreprend cet album en trois actes et deux volumes, qui est le fruit de sa propre matière, comme Zappa le souligne peu de temps autour de la sortie des deux volumes, entre le 17 septembre pour le premier acte, et le 19 novembre pour les second et troisième :

« Quand nous sommes entrés en studio pour monter le titre Joe’s Garage en single, avec Catholic Girls comme face B, on est restés là avec 16 titres. Alors j’ai entrevu une histoire qui les réunirait. Ce n’est qu’exercice, c’est comme faire un mot croisé. En regardant cette histoire, j’ai vu que non seulement cette histoire avait une continuité, mais que c’était une bonne histoire ».

La raison pour laquelle ces trois actes sont scindés en deux volumes, Frank Zappa s’en explique 10 ans plus tard en 1989 : « Joe’s Garage était supposé être un triple album, je l’ai divisé en deux car le coût de packaging d’un coffret peut-être dur pour les gens, vu comment va le monde aujourd’hui ».

Pour pouvoir travailler à cet album, Frank Zappa va débaucher le groupe pour la tournée de fin d’été prévue habituellement, qu’il va annuler. Dans le numéro du mois d’août 79 de Rolling Stone, un proche de Zappa témoigne : « Frank est extrêmement fatigué. Il répète 16 heures par jour, non stop. Sa femme va avoir un bébé en août, et le studio qu’il construit chez lui sera terminé le 1er septembre. Il pense qu’il est irrationnel de partir en tournée maintenant ». C’est là que va se produire un fait inhabituel dans la vie de Frank Zappa : il va se couper les cheveux [CRI].

Il se défend d’ailleurs de céder ainsi à la mode : « c’est pas à la mode, c’est court. Je portais toujours ces élastiques à cheveux et quand je les perdais mes cheveux me tombaient dans la figure. Finalement, j’ai dit ‘va chier’, et Gail les a coupés’ ».

Plus sérieusement, c’est le 4 mai que sort Orchestral Favorites, enregistré en septembre 75 au Royce Hall de Los Angeles, un album qui illustre notre numéro du Requin Barjot avec ce dernier titre de 13 minutes, Bogus Pomp, comprenez Pompe Consensuelle.

(...)

Frank Zappa à propos de Joe’s Garage « C’est probablement le premier opéra sur auquel on puisse battre du pied, et rire un bon coup ».

L’automne 1979 est marqué par trois événements d’importance dans la vie de Frank Zappa. Tout d’abord la naissance de son troisième rejeton, Ameth dont le prénom est tout aussi original que ceux de sa sœur Moon Unit et de son frère Dweezil. Un bébé bien plus imposant par la taille et la gestation va voir le jour durant cet automne 79 : l’UMRK, le studio que Zappa construit dans son jardin, dans lequel il va dorénavant enregistrer la plupart de ses albums, et remixer tous les enregistrements de concerts. Le troisième, c’est la sortie de l’acte 1 de Joe’s Garage, le 17 septembre. L’histoire est gratifiée, dans la pochette, d’une présentation qui mérite un détour…

Des crétins désespérés occupant d’importants bureaux de par le monde sont connus pour avoir décrété les législations les plus dégueulasses dans le but de gagner des voix électorales, ou, dans les endroits où on ne vote pas, de contrôler des formes inopportunes de comportement de masse. Les lois environnementales ne sont pas votées pour protéger notre air ou notre eau… elles ont été faites pour avoir des voix. Les saisonnières campagnes pour la vertu ne sont pas menées pour débarrasser nos communautés de la déliquescence morale… elles sont menées pour donner une aura de sainteté aux chiens de cabinets qui les demandent. Et comme des conseillers experts l’expliquent à nos variés chefs d’état, si quelques phrases clef sont jetées dans un discours, les votes afflueront, les biftons afflueront, et plus important encore, le pouvoir sera maintenu entre les mains du mec ou de la nana super cool qui aura eu la couverture médiatique la plus épaisse de ses saloperies. Naturellement, ses amis des différentes industries ne se porteront pas mal non plus.

Tous les gouvernements se perpétuent en commettant quotidiennement des actes qu’une personne rationnelle pourrait trouver stupides, dangereux, ou les deux. Notre gouvernement n’est naturellement pas une exception… par exemple, si le président (ou un autre) venait à la télé, s’asseyait là, devant le drapeau, et disait à tout le monde, en fixant la caméra avec sincérité, que tout les problèmes d’inflation et d’énergie pouvaient être résolus par l’abolition de la musique, il y a des chances pour que la plupart des gens le croient et pensent que l’interdiction de cette odieuse forme de pollution sonore soit un bien peu cher prix à payer pour pouvoir acheter de l’essence comme au bon vieux temps.

Quoi ? Pas possible ? N’arrivera jamais ? Les disques sont faits avec du pétrole. Tous ces gros groupes de rock vont de ville en ville dans des camions qui consomment un max. Et quand ils arrivent, ils utilisent d’énormes quantités d’énergie électrique avec leurs lumières, leurs amplis, leur sono, leurs machines à fumée… Et tous ces synthétiseurs, regardez tout le plastique qu’il y a dedans… et les médiators, tu l’as dit !

Joe’s garage est une histoire stupide sur la façon dont le gouvernement va essayer d’en finir avec la musique (une des causes majeures de comportements de masse inopportuns). C’est un peu comme une très mauvaise pièce de théâtre de lycée… comme on l’aurait faite il y a 20 ans, avec décors en carton et peinture à l’eau. C’est aussi un peu comme ces conférences que les flics du coin donnaient sur les drogues, en exposant les différentes façons dont on pouvait se foutre en l’air, avec les cachets qui mènent à l’herbe, qui mène à l’aiguille, etc etc… Si l’intrigue vous semble un peu absurde, et que l’idée du Scrutateur Central appliquant des lois qui ne sont pas encore votées vous fait rigoler, soyez heureux de ne pas vivre dans un de ces joyeux pays où, en ce moment même, la musique est ou bien sévèrement limitée, ou, comme en Iran, totalement illégale.

(...)

"Ici le Scrutateur Central, Joe a une copine nommée Mary. Elle avait l’habitude d’aller au club de l’église chaque semaine. Ils se rencontraient là, et se tenaient les mains en ayant des pensées pures. Mais un soir, à la réunion du club social, Mary ne vint pas… Elle taillait des pipes dans les coulisses de The Armory, dans le but d’avoir un pass, pour aller voir un gros groupe de rock gratuitement…"

Citation : « Parfois, quand vous ne faîtes pas attention, il vous espionne. On dirait une sorte de soucoupe volante bon marché, d’un mètre soixante environ, avec un appareil d’amplification vocale sur le devant, qui ressemble à un groin, ainsi que deux gros yeux d’Appleton avec deux sourcils chromés miniatures à froncement motorisé sur le dessus. Sur les flancs de son corps en forme de disque, se trouvent plusieurs jeux de chambres et de tuyaux d’échappement qui apparemment le propulsent, et ponctuent son dialogue de ronds de fumée d’une odeur horrible. Au milieu de son visage, on peut voir une manche à air d’aéroport, et un anémomètre en rotation constante. En dessous de lui, il y a un phare d’atterrissage, et trois roues à rayons. Pourtant, il est clair que la véritable façon dont il se déplace, c’est d’être balancé ici ou là, par un type du syndicat accroché dans le plafond avec une chemise vert foncé, qui mange un sandwich, dont les miettes tombent parfois près du trou où ils mettent l’huile qui produit la fumée bon marché. »

C’est ainsi qu’est décrit le Scrutateur Central, narrateur de cet opéra qui conte les aventures de Joe, et outil du gouvernement dans cette tentative d’éliminer la musique à jamais. Nous avons vu le début de cette histoire, où Joe raconte l’histoire de son groupede rock, avant d’être invité par le gouvernement à se consacrer plutôt à des activités paroissiales. Joe obéit, et découvre le monde des filles et des garçons catholiques du CYO, sur lequel règne le père Riley. Joe s’attend peut-être à des choses surprenantes en arrivant là, mais pas à ce que le père Riley soit gay, ni au fait que l’essentiel des préoccupations des ces catholic girls soit de s’entraîner, sur les catholic boys, à la parfaite maîtrise de leur gorge profonde. C’est ainsi qu’il rencontre Mary, et qu’un soir… elle ne se change en Crew Slut, en coureuse de troupe, en courtisane de groupe, doux euphémisme pour les enfants qui écoutent.

(...)

Après ses déboires musicaux, sentimentaux, sexuels et gynécologiques, Joe, à la fin de ce premier tome de Joe’s Garage est désespérément désespérant à force de tant de désespoir. Il est alors prêt pour les prochains déboires qui l’attendent dans les tomes II et III, dont les premiers seront spirituels, tant il est vrai que dans son état, on est généralement plus facilement la proie des charognards de l’âme pour qui la misère personnelle est le critère prépondérant dans le recrutement de leurs novices.

Pour l’heure, Joe tombe amoureux d’une certaine Lucille, qui va lui faire perdre la tête, lui embrouiller l’esprit, avec l’assistance d’un gonocoque de ses amis. Joe est si désorienté par sa maladie, qu’il va dans l’autre pièce et passe ce titre d’un vieux disque de Jeff Simmons, en chantant par-dessus.

(...)

titre album durée
Bogus Pomp Orchestral Favorites 13’28’’
Central Scrutinizer Joe’s Garage 3’28’’
Joe’s Garage Joe’s Garage 6’10’’
Lucille Has Messed My Mind Up Joe’s Garage 5’42’’
Scrutinizer Postlude Joe’s Garage 1’34’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)