L’Ensemble Modern - Zappa Beats the Boots

45/50
59’34’’

Citation : « Dans un monde où la plupart des gros groupes vont sur scène pour faire semblant de chanter et jouer, nous sommes fiers de présenter ce petit artefact sonore suranné. Oui, il était une fois, des musiciens ont chanté et joué cela ! ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°45 - 59’34’’

Ainsi est préfacé en 1991 le 53ème album de Frank Zappa, The Best Band You Never Heard In Your Life. Le suivant, Make a Jazz Noise Here, va sortir en mai comme on l’a déjà vu. Entre ces deux dates, le 15 avril, il est invité sur les ondes d’une radio de Berkeley, KPFA-FM, pour une interview et un entretien au téléphone avec un certain Charles Amirkhanian, inventeur d’une nouvelle forme musicale qu’il nomme ‘text-sound’.

On en saura pas plus sur ces sons textuels, mais au cours de l’interview, il va faire connaître ses intentions de participer aux présidentielles de l’année à venir : « Je ne veux être lié à aucun parti. En fait, je pense que la condition de la politique aux États-Unis est en ce moment si drastique que tout individu pensant qui déclare encore appartenir à un parti se berne lui-même, car aucun parti ne fait quoi que ce soit pour les autres, sauf pour leurs potes ». Dans les mois à venir, il sera à nouveau interrogé sur cette ambition présidentielle, une étude de faisabilité est en cours… mais la quantité de travail à faire, et sa santé déclinante, vont enterrer cet utopique projet.

Un peu plus tard, le 20 mai, il est à nouveau invité dans le même programme, et annonce la venue dans ses studios de l’UMRK d’un groupe d’allemands qui lui proposent d’écrire une pièce pour le Festival de Francfort de 1992. Il va ainsi rencontrer le responsable du festival, Dieter Rexroth, le cinéaste Henning Lohner, ainsi que le manager de l’Ensemble Modern, Andreas Molich-Zebhauser. Finalement, ce ne sera pas une seule pièce majeure, mais un ensemble de compositions plus courtes que devra préparer Frank Zappa pour le festival, dont quelques-unes unes seront données en première mondiale pour l’occasion. Frank Zappa connaît l’excellence de cet ensemble de 18 musiciens...

(...)

C’est le manager de l’Ensemble Modern qui va avoir l’idée du Yellow Shark comme nom pour le concert à venir, en apercevant un drôle de poisson jaune en fibre de verre dans la cabine d’écoute du studio. Construit à partir d’une planche de surf, ce poisson jaune, qui n’est pas un requin mais plutôt un marlin au rostre caractéristique, avait été réalisé par Mark Beam, et laissé dans l’allée de chez les Zappa comme cadeau de Noël anonyme en 1986. Frank Zappa n’est pas très chaud, mais acceptera l’appellation, sans oublier de préciser, lors de la conférence de presse qui aura lieu pour la première : « Donc vous comprenez que le Yellow Shark est le nom de la soirée, et pas celui des compositions ».

Un autre projet qui est prêt à prendre forme au début de cet été 1991 est un spectacle des titres de Broadway The hard Way, le premier des 3 doubles albums de la tournée 88. C’est le chef d’orchestre Joel Thome qui veut organiser ce concert ; il avait déjà travaillé 10 ans auparavant avec Frank Zappa sur un hommage à Varèse. Ce projet va inclure plus de matériel que prévu initialement, car il a déjà été repoussé deux fois, en octobre 90 et mars 91. Frank Zappa doit être sensible à l’attention, car c’est plutôt inhabituel pour un compositeur d’avoir un tel hommage de son vivant. C’est finalement du 7 au 10 novembre 91 qu’aura lieu ce concert, rebaptisé Zappa’s Universe, et dont le premier soir sera filmé pour une sortie vidéo.

Le 20 juin 91, il s’envole pour la Russie, et arrive 4 jours plus tard à Prague, pour fêter le départ des forces soviétiques de Tchécoslovaquie. Ce sera l’occasion pour lui de prendre sa fender strat’ pour une petite improvisation sur un instrumental reggae, avec le groupe de Michael Kocab. Et avant de prendre la parole il dit au public : « Je suis sûr que vous le savez déjà, mais ceci est le tout début de votre nouveau futur dans ce pays, et tandis que vous serez confrontés aux changements nouveaux qui arriveront, essayez s’il vous plaît de garder votre pays unique. Ne le changez pas en quelque chose d’autre. Gardez le unique ».

Aux élections suivantes, le pays se divisait en deux états, c’était un vœu pieu... Frank Zappa poursuit son dernier voyage par la Hongrie, où il connaît le maire de Budapest, Gabor Demsky, pour l’avoir reçu chez lui, aux États-Unis. Il est invité à jouer avec des groupes locaux et sortira sa guitare une fois de plus. Les photos prises à cette occasion révèlent l’impact du traitement que s’inflige Frank Zappa : il grossit, et ses cheveux toujours aussi abondants grisaillent à vue d’œil, de concert avec ses fameuses moustaches ; on dirait que le processus de vieillissement s’accélère.

(...)

Citation : « La seule vraie réponse au piratage est l’utilisation d’armes nucléaires tactique, mais étant à cours de ça, le projet chez Foo-eee est la solution la plus humaine. En 25 ans de carrière, j’ai fait l’expérience d’une grande quantité d’enregistrements pirates, de très mauvais enregistrements qui me faisaient vraiment chier… C’est une motivation assez forte de rattraper ces gars-là, et c’est à ce moment que j’ai eu l’idée de pirater les pirates ».

C’est durant les étés 91 et 92 que Frank Zappa va travailler avec l’Ensemble Modern pour préparer le concert du Yellow Shark. Les 18 musiciens vont travailler dans les locaux du Joe’s Garage, et même être échantillonnés dans le synclavier de l’UMRK pour que Zappa puisse travailler sans leur présence, ou pour du collectage de bruit. Le copiste de l’Ensemble, Ali Askin, sera même engagé pour préparer les arrangements des travaux antérieurs qui seront joués.

(...)

L’ingénieur mixage Spencer Chrislu témoigne de l’implication des musiciens de l’Ensemble Modern : « Ils étaient prêts à faire… n’importe quoi. Vous savez, Frank leur donnait des idées, et eux les emmenaient un pas plus loin vous savez… Euhmm, non seulement ils se pointaient avec deux heures d’avance, juste pour s’exercer, tu vois, juste, juste parce qu’ils voulaient que ce soit parfait, mais il leur demandait aussi s’ils pouvaient, s’ils connaissaient des trucs bizarres qu’ils pouvaient faire avec leurs instruments. Il échantillonnait des sons très étranges, que ce soit les violonistes jouant derrière le sillet pour créer ces espèces de cris de mouettes, ou que ce soit les joueurs de hautbois qui trouvaient un moyen de souffler de façon à avoir deux notes en même temps, des multiphoniques, ou encore c’était les joueurs de cor à piston qui grattaient le sol avec le cornet de leurs instruments pour obtenir ces bruits de grognements ».

Ces répétitions vont se poursuivre durant l’été 91, et au mois d’octobre, les fans vont avoir la surprise de soupeser un coffret de 10 vinyles appelé Beat the Boots (battre les pirates), sous le label Foo-eee. C’est en réponse aux nombreux pirates distribués par Rhino Records que le projet démarre dès le mois de mars, et la sélection finale, réalisée par le bureau de Frank Zappa à partir des albums fournis par Tom Brown de Chez Rhino, comptera des extraits de As An Am (New York 81), Live At The Ark (Boston 68), Freaks & Motherfu… (New York 71), Unmitigated Audacity (Indiana 74), Any Way The Wind Blows (Paris 79), ‘Tis The Season To Be Jelly (Stockholm 67), Saarbrucken 1978, ainsi que de Piquantique, enregistré à Stockholm et Sydney en 73.

Ce genre de production est complètement stratégique, comme Frank Zappa le dit à Tom Trocolli : « Je ne les ai pas écoutés moi-même, et n’ai pas l’intention de le faire. Je ne revendique aucunement que le matériel contenu dans ces disques n’aie quelque valeur musicale que ce soit. D’autre part, si vous voulez d’la daube, vous pouvez maintenant avoir de la daube autorisée à un prix accessible, et qui plus est ruiner les affaires d’un sac à merde ».

(...)

C’est le 7 novembre que le premier des quatre concerts-homages de Zappa’s Universe va réunir, sur la scène du Ritz à New York, l’Orchestre de Notre Temps dirigé par Joel Thome, les ensembles vocaux The Persuasions et Rockapella, et un groupe constitué du guitariste Mike Keneally, du bassiste Scott Thunes, des claviers Mats Oberg et Marc Ziegenhagen, du batteur Morgan Agren et du percussionniste Jonathan Haas. Parmi les invités sur scène, on comptera Steve Vai et sa guitare à 14 doigts, Denny Walley, Dale Bozzio, Lorin Hollander, ainsi que Moon, Diva et Dweezil Zappa. Ces concerts, présentant une trentaine des compositions de Zappa, débuteront tous sur le Socrate d’Éric Satie, un choix que Thome explique ainsi : « Chez Satie, tous les travaux s’additionnent en une seule idée, puissante et évolutive. Pris dans leur ensemble, les travaux de Frank Zappa s’additionnent en un opéra extraordinaire ».

(...)

Contrairement à ce qui était prévu, Frank Zappa ne pourra pas être présent à ces concerts New Yorkais, en raison d’un problème de panne de son premier avion, et d’une grippe qui va lui tomber dessus. L’après-midi précédant le premier concert, Moon et Dweezil Zappa, flanqués de Sean Mahoney, le publiciste de Frank Zappa et du promoteur John Scher, vont donner une conférence de presse au Ritz. C’est là que va officiellement être annoncée la maladie de Frank Zappa.

(...)

Citation : « Il y a 52% d’illettrés ici aux États-Unis d’après les dernières estimations. Quand vous pensez qu’on arrive à ces chiffres en faisant des moyennes, cela signifie que dans certains endroits l’illétrisme est de 99%, et que dans d’autres endroits, il est de 9 ou 2%. Hollywood est probablement tout en bas de l’échelle ».

Entre la préparation des 2 derniers volumes de YCDTOSA, les discussions à propos d’un second volume des Beat the Boots, et surtout la préparation des scores du Festival de Francfort, pour l’Ensemble Modern, Frank Zappa travaille autant qu’il le faut et que la santé le permet. Il est très sollicité par les médecins, les journalistes, et les biographes, et déclare à l’un d’entre eux, Neil Slaven pour son Electric Don Quixote : « Pourquoi personne ne poursuit plus l’excellence ? Ils n’osent pas. L’excellence coûte de l’argent et tout le monde ne peut pas le faire. Il n’y a aucun texte gouvernemental qui dise que toute entreprise devrait avoir un certain nombre de personnes qui soient excellentes. On doit avoir un certain nombre de personnes d’une certaine couleur et d’un certain sexe, mais aucun d’entre eux ne doit être excellent. En fait, si elles le sont, vous avez de gros ennuis. Comment pouvez vous concurrencer des pays qui font des produits qui sont, en fait, excellents, quand vous avez une main d’œuvre non-excellente, avec des concepteurs et des managers non-excellents qui prennent de non-excellentes décisions pour tracer la voie d’un futur non-excellent ? Vous voyez ? C’est parce que Thatcher et Reagan ont fait tous ces petits tours en voiture de golf ensembles. Je voudrais juste savoir qui tenait le volant ». il ajoute peu après « Les dommages qui ont été causé à ce pays depuis que Reagan a pris ses fonctions… en fait y’a eu d’la merde dans l’ventilo dès Richard Nixon : la première présidence impériale majeure. Et après Reagan, et maintenant Bush… cet ignorant… pitoyable (soupir d’angoisse). Ca me fout la chair de poule de penser à ce qu’il fait là-bas ».

Toujours en matière de non-excellence, ce projet de sortie d’un deuxième volume de Beat the Boots, si ce n’est pour la fonction première de décourager les pirates, ne l’enchante pas plus que le premier : « Prenez une crotte. Si vous prenez cette crotte et que vous la polissiez, vous auriez toujours une crotte. Et c’est ce qui se passe avec ces disques, c’est la réplique digitale d’une crotte polie ». Quoi qu’il en pense en tout cas, le premier coffret de 10 vinyles à été repressé trois fois, totalisant 20.000 unités, et son directeur artistique Goeff Gans affublé d’un Grammy Award dans la catégorie des albums d’art, alors…

(...)

Dernier disque de ce 2nd coffret Beat the Boots, Conceptual Continuity est enregistré à Detroit en 76, le 19 novembre. C’est lors de ce concert que Flo & Eddie (Mark Wolman et Howard Kaylan), qui sont alors en solo pour leur album, vont rejoindre la fin de cette tournée au sein du groupe de Frank Zappa, car leur guitariste Phil Reed avait fait une chute mortelle de la fenêtre d’un hôtel.

Ces anecdotes sont bien lointaines en cette année 1992, où Frank Zappa concentre surtout, et avant tout, son énergie sur la musique qu’il prépare pour l’Ensemble Modern. Le concert doit avoir lieu en septembre, et il avoue bien volontiers son impatience à un journaliste pour le n°9 de la revue Society Pages : « C’est quelque chose de spécial pour moi. Le Festival de Francfort investit une quantité d’argent énorme pour faire une semaine entière de mes musiques. Je crois que le projet de Francfort va ouvrir la voie à beaucoup d’autres travaux dans le champ de a musique classique. Vous savez, si vous avez mon age, ce n’est pas un mauvais age pour être compositeur de musique classique, mais c’est un âge terrible pour être un musicien de rock’n’roll. »

Les concerts du Yellow Shark sont prévus du 17 au 19 à l’Alte Oper de Francfort (avec, le 20, le Philharmonique junior national qui interprétera Bogus Pomp), les 22 et 23 à la Philharmonie de Berlin, et du 26 au 28 au Konzerthaus de Vienne.

(...)

titre album durée
Alien Orifice Frank Zappa Meets The Mothers of Prevention 1985 4'13''
Royal March from L’Histoire du soldat Make A Jazz Noise Here 59’’
Theme from the Bartok piano concerto n3 Make A Jazz Noise Here 43’’
Sinister Footwear2nd movement Make A Jazz Noise Here 6’19’’
My Guitar Wants To Kill Your Mama YCDTOSA vol.4 3’20’’
The meek shall inherit nothing Zappa’s Universe 2’54’’
Let’s move to Cleveland YCDTOSA vol.4 7’11’’
I’m the meany Beats the boots vol.2 2’05’’
Charles Ives You can’t do that on stage anymore vol. 5 4’38’’
Here Lies Love You can’t do that on stage anymore vol. 5 2’43’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)