Le temps venu des satisfactions orchestrales

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59’37’’

Citation : « Le London Symphonic Orchestra a un sens du professionnalisme qui dépasse la plupart des autres orchestres avec lesquels je me suis associé, ce qui n’est pas beaucoup, mais je me suis associé à quelques-uns uns. J’aime l’attitude du LSO, et quels qu’ai été les handicaps causés individuellement par quelques-uns uns des musiciens, le résultat net du travail fait avec eux a vraiment été positif. Ils s’y sont mis, ils ont pris ça sérieusement, ils l’ont fait comme un travail professionnel… et certains d’entre eux l’ont même aimé ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°37 - 59’37’’

Tandis que Frank Zappa travaille avec le LSO, sort en mars 83 la bande son d’une vidéo, son 37ème album, lui aussi intitulé Baby Snakes.

Le film lui-même est une suite d’extraits de concerts, et d’animations en pâte à modeler du génial Bickford qui tantôt met en scène des textes ou des idées de Zappa, tantôt ses propres visions baroques et délirantes, dont nous ne saurions trop vous conseiller le visionnage, un excellent exercice de musculation rétinienne. C’est aussi au mois de mars que sort le suivant, le premier volume de ses enregistrements avec le LSO, sous la direction de Kent Nagano, et c’est Frank Zappa qui nous raconte le comment de cette collaboration :

« Kent Nagano est venu a un de nos concerts quand nous travaillions à Berkeley. Il en dirige le symphonique et avait entendu dire que j’écrivais de la musique. Des amis à lui l’ont emmené au concert, et il est venu ensuite dans les coulisses. J’ai dit ouais, pour sûr, j’écris de la musique. Tu veux voir quelques scores ? Il a dit oui, alors je les lui ai envoyés, et il a été ultra emballé… il les adorait. Ce mec est un chef d’orchestre de classe internationale, et l’orchestre l’a vraiment apprécié. Le dernier jour, un des zikos a apporté une pancarte, de celles qu’on trouve sur les équipements électriques à risque. Il y avait marqué DANGER LIVE CONDUCTOR (‘danger, conducteur sous tension’, qui peut aussi se comprendre comme ‘chef d’orchestre en concert’ N.D.T.). Il a été installé sur son podium, et l’orchestre lui a fait une ovation. Ils étaient vraiment enchantés d’avoir travaillé avec lui. Je pense même mettre cette partie sur l’album. Je veux dire, il est fantastique, il a 31 ans, et il y a des types qui dirigent depuis 50 ans et qui ne peuvent pas faire ce qu’il fait ».

Ce travail avec le LSO revêt une importance inédite aux oreilles de Frank Zappa, car c’est enfin la première fois qu’il réussit à mener à son terme un projet symphonique. Il va d’ailleurs consacrer beaucoup de travail (bien que ce soit une habitude chez lui), sur le mixage de cet enregistrement. Tout d’abord à cause du lieu, doté d’une piètre acoustique et de deux zones où le spectre sonore fait beaucoup de grumeaux (les 63 et 200 hertz, pour ceux que ça intéresse).

(...)

Citation : « Quand j’ai commencé à travailler en studio, les équaliseurs étaient rares. Les compresseurs étaient des appareils grossiers qui ajoutaient une quantité grotesque de bruit à la matière (...) ».

Au mois d’octobre 83, Frank Zappa poursuit la Warner Bros, les accusant d’avoir faussé leur comptes, de lui avoir fournit des documents comptables erronés, et de l’avoir ainsi spolié de son droit d’audit sur leur comptabilité. Les dommages directs représentent 2,4 M$, il y a aussi 600.000$ de royalties dues à lui et son label Munchin Pumpkin, et encore 1M$ de dommages et intérêts. Affaire à suivre…

Dans le numéro de ce même mois d’octobre 1983, le magazine Billboard rapporte que Frank Zappa à fait l’acquisition d’un système multipiste d’enregistrement numérique du japonais Sony, un PCM-3324. Il est déjà le possesseur d’une unité numérique de mastering deux pistes du même constructeur (PCM 1610 pour les ceusses que ça intéresse), et devient ainsi, peut-on lire : « (...) un des quelques artistes dans le monde à posséder un système numérique complet… Zappa déclare que sa décision d’acheter de l’équipement digital était basée sur la différence étourdissante avec l’analogique ».

Le fait qu’il consacre durant ces années beaucoup de son temps à la musique pour orchestre n’est pas étranger à cet attrait pour le numérique, comme il s’en explique : Une des choses que j’ai toujours détestées en enregistrant des disques, c’était que quelle que soit la qualité de ce qu’on entendait dans la cabine de régie, entre ce moment-là et celui où on avait tout mis sur la bande, on devait traverser une accumulation de bruits. Il y a des tas de façon artificielles de cacher le bruit (dolby, dbx, C-4D), mais il demeure sur la bande. Certain s’en foutent, car si leur programme est toujours très fort, toujours fuzz-tone, personne ne pourra entendre de bruit. Par contre, si vous faite des passages doux, à l’instant où la musique s’estompe, pour qu’il y ait de l’espace entre les notes, le bruit s’insinue et la gâche. Avec l’audionumérique, le seul bruit qu’on peut avoir sur la bande ne peut venir que du micro, ou de la table de mixage. La bande elle-même n’en génère pas.

Pionnier de l’enregistrement multipiste 20 ans auparavant, Frank Zappa se devait d’opter pour ces solutions nouvelles, et nous voyons de nos jours fleurir des tables de mixage ou des micros entièrement numériques qui complètent la chaîne sonore, plus de 15 années plus tard, avec la cohorte des instruments électroniques et de leurs séquenceurs et autre magnétos virtuels, dont Frank Zappa possède déjà en 1983 l’ancêtre : le Synclavier, une machine dont la complexe programmation est alors réservée à des spécialistes du langage informatique.

La fin de cette année 1983 résonne sans doute des notes de cet appareil, pour préparer les trois prochains projets du prolixe moustachu. Le premier est une collaboration avec Pierre Boulez, qui dirige alors l’ensemble intercontemporain.

(...)

C’est le 9 janvier que va être interprété en première mondiale The Perfect Stranger, que Boulez a commandé à Zappa pour l’ensemble intercontemporain. Cette première est une séance de torture pour Frank Zappa compositeur comme il le raconte : C’était sous-répété. J’ai détesté cette première. Boulez a du littéralement me traîner su la scène pour que je fasse une révérence. J’étais assis sur une chaise a côte de la scène durant le concert, et je pouvais voir la sueur sur le front des musiciens (...). Dans cette musique tout le monde doit prendre un risque. Le chef d’orchestre prends un risque, les musiciens prennent un risque, et le public prends un risque – mais le gars qui prend le plus de risques, c’est le compositeur. Les interprètes ne joueront probablement pas sa musique correctement (mauvaise attitude, trop peu de temps de répétitions), et le public n’aimera pas parce que ce la ne sonnera pas assez bien (mauvaise acoustique, faible performance). Il n’existe pas de deuxième chance dans cette situation. Le public n’a qu’une seule chance de l’entendre car, même si le programme stipule ‘première mondiale’, cela signifie généralement ‘dernière représentation’.

(...)

Citation : « De toute évidence , il y a des choses que l’on peut faire avec des musiciens vivants que l’on ne peut pas faire avec la machine, et vice-versa. Je les vois comme des médiums séparés. Parmi les choses que font les musiciens et que la machine ne peut pas faire, il y en a de bonnes et de mauvaises. Une bonne chose que les musiciens font, c’est d’improviser (...). Les machines ne se droguent pas, ne se saoulent pas, ne se font pas virer, et n’ont pas besoin d’aide pour déménager leur famille dans des situations d’urgence »

Le lendemain de la première mondiale, les 10 et 11 janvier 1984, Pierre Boulez enregistre dans les studios de l’IRCAM, à Paris, la version de The Perfect Stranger qui se trouvera sur l’album, et que nous écoutions la dernière fois. Durant les trois mois suivants, Frank Zappa va enregistrer les parties de Synclavier qui compléteront l’album, dont cette Love Story ; qui raconte de façon sonore un couple de républicains entre deux âges essayant de faire l’amour tout en dansant le breakdance…

Durant ces trois mois où Frank Zappa concatène ces notes éclectiques, il va s’en passer, des événements plutôt pas banaux, à commencer par la convention de la Société Américaine des Compositeurs Universitaires qui, à sa grande surprise, invite Frank Zappa pour prononcer le discours d’ouverture. Sans doute sa reconnaissance à l’étranger (et en Europe en plus !) a-t-elle provoqué cette invitation, histoire de ne pas être en reste, mais Frank Zappa comme orateur de marque dans une telle convention… c’est un peu comme si un congrès des souris donnait la parole au chat ; écoutez d’ailleurs l’introduction qu’il fait à ce discours :

Je n’appartiens pas à votre organisation. Je n’en connais rien. Ça ne m’intéresse même pas, et pourtant, une demande m’a été faite de pourvoir à ce qui doit être un discours d’ouverture. Avant que je ne continue, laissez moi vous prévenir que je parle mal, et que je dirai des choses que vous n’aimerez pas plus que vous ne serez d’accord avec elles. Cependant vous ne devez pas vous sentir menacé, car je ne suis rien de plus qu’un bouffon, et que vous êtes tous de sérieux compositeurs américains. Pour ceux d’entre vous qui ne le savent pas, je suis aussi un compositeur. Je me le suis enseigné en allant à la bibliothèque et en écoutant des disques. J’ai commencé quand j’avais 14 ans et je fais ça depuis trente ans. Je n’aime pas les écoles, je n’aime pas les professeurs, je n’aime pas la plupart des choses en lesquelles vous croyez, et si cela ne suffisait pas, je gagne ma vie en jouant de la guitare électrique. Pour plus de confort et sans vouloir faire offense à votre assemblée, j’utiliserai le mot NOUS pour parler des sujets qui concernent les compositeurs. Certains de ces NOUS s’appliqueront de manière générale, d’autres pas. Et maintenant, le discours…

Et tout au long de ce discours, avec sa verve humoristique habituelle, Zappa va mener une critique acerbe de ses hôtes, auxquels il demande d’ouvrir les yeux sur la réalité du marché de l’industrie musicale, dont ils sont complètement déconnectés, surtout préoccupés par leur position et leur retraite, respectueux qu’ils sont des normes même qui les privent de leur liberté de compositeur, une liberté à laquelle ils donnent un mauvais nom, et qu’ils n’ont jamais goûtée.

Pour qualifier leur… timidité… leur tiédeur… leur conformiste…leur limitude… ils les gratifie même, et avec le sourire, d’une image que je ne peux passer sous silence : c’est vous, et deux milliards de vos amis proches, debout dans la merde jusqu’au menton, qui chantez : NE FAITES PAS DE VAGUES.

La liberté, c’est… un matelot-artiste, debout devant son chevalet, qui louche à travers un hublot à la recherche de quelque inspiration, tandis que des hommes plus sages dorment autour de lui dans des hamacs.

(...)

titre album durée
Mo ‘n Herb’s Vacation (3 mouvements) LSO 4’47’’+10’04’’+12’50’’
The Perfect Stranger The Perfect Stranger 12’42’’
Love Story The Perfect Stranger 0’55’’
Naval Aviation in Art ? The Perfect Stranger 2’43’’
The girl in The Magnesium Dress The Perfect Stranger 3’09’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)