Le Yellow Shark en LIVE

47/50
57’25’’

Citation : « Donc vous comprenez que le Yellow Shark et le nom de la soirée, pas celui des compositions ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°47 - 57’25’’

Septembre 92 marque l’un des tous derniers événements majeurs du vivant de Frank Zappa, et sans doute le point culminant de cette ambition qui ne l’aura jamais quittée : faire de la musique pour orchestre. L’Ensemble Modern travaille le répertoire depuis deux ans, de longues séances de répétition ont déjà eu lieu avec Frank Zappa, qui des fois s’est laissé aller à laisser filer quelques notes de guitares pour voir l’effet que ça fait.

Et maintenant, en ce début septembre, tout est prêt. L’orchestre, les techniciens et le systèmes à 6 canaux, la perche circulaire et son manipulateur, les chaises pour les spectateurs, ainsi que les danseurs de la Cie lalala Human Steps sont là pour récolter le fruit de leur long et douloureux travail… Si ce n’est une petite conférence de presse, où on lui demande s’il n’est pas triste, d’avoir eu tant de difficultés avec les orchestres pour que ce type de concert se fasse.

« …ben ça ne me rend pas triste, mais c’est que… je suis content de ne plus avoir à m’inquiéter pour ça, parce qu’une chose que l’on peut dire de l’Ensemble Modern, c’est qu’il n’y a absolument rien eu dans ce que je leur ai présenté qu’ils ne peuvent pas jouer, et ça c’est stupéfiant ! »

C’est Peter Rundel, le chef d’orchestre habituel de l’Ensemble, qui va diriger la plupart des pièces de cette première qui a lieu le 17, à l’Alte Oper de Francfort. Zappa va tout de même Ouvrir le bal avec les mêmes ficelles facétieuses que pour un concert de rock, et diriger lui-même quelques morceaux que nous verrons tout à l’heure… ça commence, avec La variation sur l’haleine de chien (Dog Breath Variation), puis Uncle Meat dans la foulée.

« Merci merci, merci, merci, merci, et merci. Je crois comprendre qu’il y a un panneau dans le public qui dit une fois encore : quel est le mot secret pour ce soir ? Le mot secret de ce soir est… Bon restons sérieux mesdames et messieurs, je sais que vous êtes venus pour voir des performances de grande qualité, avec un ensemble de musique moderne de grande qualité, dirigé par un chef de grande qualité, et voici qu’arrive le chef d’orchestre de grande qualité, Peter Rundel, mesdames et messieurs !… Et si vous vous sentez d’envoyer des culottes sur scène, posez-les là-bas. »

Les deux morceaux que dirigera Frank Zappa lors de cette première de l’injustement nommé Yellow Shark, illustrent le côté théâtral et revendicatif de son œuvre ; avec Food Gathering in Post-industrial America 1992, un déjeuner postindustriel que nous allons déguster dans une minute, et Welcome to the United States, une satire quasi improvisée autour du formulaire que les étrangers doivent remplir en entrant aux États-Unis, soit dit en passant un véritable chef-d’œuvre de la littérature douanière. Par exemple : si vous êtes venus aux États-Unis par l’air, inscrivez air dans la case à côté, si vous êtes venu par la terre, inscrivez terre, si vous êtes venu en bateau, inscrivez… mer. Ou encore : êtes-vous dans l’espionnage, le sabotage le terrorisme, ou le génocide ? et qui se termine par celle-là : …ou étiez vous, entre 1933 et 1945, impliqué d’aucune façon dans des persécutions associées avec l’Allemagne nazie, répondez oui ou non, et si la réponse est oui, bienvenue aux États-Unis.

(...)

Citation : « Si je n’avais pas été malade, l’expérience aurait été hilarante. Malheureusement, j’me sentais si atrocement merdique que c’était dur de marcher, juste pour aller sur la scène, rester debout… On ne peut pas prendre de plaisir quand on est malade, quel que soit l’enthousiasme du public ».

La première des concerts du Yellow Shark est un succès, et les deux soirées suivantes aussi, les 18 et 19 septembre 1992. Le public se presse à l’Alte Oper de Francfort pour voir et entendre cette performance de l’Ensemble Modern que dirige Peter Rundel. Frank Zappa ne dirigera que trois fois durant la première, et il ne pourra qu’assister aux deux suivantes. Son état de santé ne lui permettra pas d’en voir plus, et il devra rentrer aux États-Unis le 22 septembre, laissant l’orchestre partir seul sur la route de Berlin puis Vienne, recevant les mêmes applaudissements. C’est dommage… mais sans doute qu’aux oreilles de Frank Zappa résonne encore la standing ovation que lui a faite le public de cette première, sitôt la dernière note de G-Spot Tornado sonnée, au moment où Louise Cavalier et Donald Weickert, les deux danseurs de la Cie lalala Human Steps, stoppent leur époustouflante chorégraphie et que le temps s’arrête. Interrogé sur ce morceau, Peter Rundel est plutôt concis : « Je n’ai rien à dire. Je l’adore. C’est une pièce vraiment frappante ».

(...)

De retour chez lui, il se bat avec ses cellules pour pouvoir travailler, mais il souffre de rester assis, et une bonne partie de son travail se fait dans cette pénible position devant un écran d’ordinateur. Les 16 ou 18 heures qu’il pouvait y passer sont derrière lui, certains jours il ne peut pas travailler du tout, d’autres deux heures, et d’autres 10 heures ; un vrai soulagement.

Cependant, ce rythme de travail devenu capricieux ne va pas entraver la sortie d’un nouvel album dès le mois d’octobre de cette année 92, le 27, un album qu’il avait préparé avant de partir à Francfort : Playground Psychotics, qui sous la forme d’un double CD retrace 3 concerts de 1971. On trouve sur ce 55ème album : celui du Filmore East de New York, les 5 et 6 juin, avec John Lenon et Yoko Ono, celui du 7 au Pauley Pavilion de L’UCLA à Los Angeles, et la tragique prestation londonienne du 10 décembre. Zappa y inclus aussi un tas de documents sonores, des enregistrements faits dans les lieux les plus divers, et qui constituent pour les 10 premiers extraits une journée de tournée typique, avec par exemple l’arrivée dans l’avion où on accuse le batteur Aynsley Dunbar d’avoir la voix d’un des Beatles en dessin animé. Et où ils se demandent si les quelques bagages supplémentaires qui ont retardé de quelques minutes le décollage ne sont pas les leurs.

Suivra l’arrivée à Vancouver où un très industrieux promoteur d’une maison de disque les fait poser sur une décharge publique, le soundcheck typique, la location des gros break, les bla-bla les plus divers, l’apéro à l’hôtel, l’arrivée au concert pendant que la première partie termine, la répétition de toute dernière minute et l’arrivée sur scène un rien provoc’, et ce « toi, toi là avec la trique, on a un aspirateur là bas si tu veux bien… », mais je n’ai pas tout compris.

(...)

Citation : « Quittez l’école avant que votre esprit ne pourrisse de l’exposition à notre système d’enseignement mondain. Oubliez le major de promo et allez dans une librairie vous éduquer vous-mêmes si vous avez des tripes ».

Tout comme le premier disque de ce double 55ème album, le second débute par une série de prises sonores qui illustrent la vie sur la route de cette formation 1971 des Mothers of Invention. La vie sur la route n’est certes pas toujours facile, mais c’est souvent sur scène que les choses se compliquent plus encore, à cause parfois de certains gags dont les acteurs, des fois… se lassent. Howard Kaylan se plaint ici de ce que l’on lui verse depuis plus d’un an et demi de la bière ou de l’eau sur la tête tous les soirs, quel que soit sont état de santé ou les conditions climatiques. Et il s’en plaint tant et si bien, qu’il déclenche dans un premier temps l’hilarité de l’assistance, puis le renouvellement du gag sur sa personne, à en juger d’après les brèves échauffourées qui suivent.

Coté scène cette fois, l’album propose des inédits, comme ce numéro burlesque qu’interprétaient Wolman, Kaylan et Underwood, The Sanzini Brothers et leur scandaleux numéro : le coup de la sodomie. Rien que de très innocent dans ce numéro qui fait appel tout de même à une baguette de batterie surdimensionnée...

Cette année 71 nous replonge à quelque mois, quelques semaines du tournage du film 200 Motels. Quelques musiciens sont tout prêts à jouer plus de rock ou plus de blues, pour gagner plus d’argent, êtres plus commercial, faire des trucs qui plaisent aux kids, et se défaire de ce Zappa qui pille leurs idées et leur musique en terminant par ces mots : « sans nous il n’est rien ».

(...)

En octobre 92, les interviews que Frank Zappa a données à Don Menn au mois de juin ont été mises en valeur par d’autres interviews, de ses musiciens, des chefs d’orchestres avec lesquels il a travaillé, et de sa famille et amis, réalisées parfois avec le concours de Matt Groening, l’auteur des Simpsons. Ces 60 heures d’interviews donneront lieu à la sortie d’un magazine spécial de 100 pages, édité conjointement par les revues Guitar Player et Keyboard, tout simplement intitulé « Zappa ! ». L’opinion publique prenant connaissance à la fois de son œuvre et de sa condition, il va devoir lutter contre l’infernal duo des media et de la maladie qui vont le solliciter plus que jamais, alors qu’une course contre le temps s’est déclenchée. Il dira à David Scheff dans Playboy magazine :

« Certaines choses coûtent beaucoup de temps, et le temps passé à les faire est productif. D’autres choses coûtent beaucoup de temps, et c’est comme un détournement ! J’ai une très faible tolérance à la perte de temps. J’essaie de ne pas être irritable avec ça, mais c’est ma préoccupation principale. J’essaie de vivre ma vie comme je la vivais avant (...) il y a une semaine je me suis retrouvé à l’hôpital pour trois jours sous morphine. C’est catégoriquement une expérience que je ne veux pas renouveler. Quand je suis sorti, il m’a fallu presque dix jours pour que les effets disparaissent. (...) Si vous ne pouvez pas faire confiance en votre propre jugement, c’est très dur. Quand on écrit de la musique, chaque note sur le papier est un jugement ».

titre album durée
Intro The Yellow Shark 1’43’’
Dog Breath Variation The Yellow Shark 2’07’’
Uncle Meat The Yellow Shark 3’24’’
Food Gathering in Post-industrial America 1992 The Yellow Shark 2’51’’
Outrage at Valdez The Yellow Shark 3’27’’
G-Spot Tornado The Yellow Shark 5’17’’
Here Comes the Gear, Lads Playground Psychotics 1’00’’
You with the hard-on Playground Psychotics 0’25’’
Diphteria Blues Playground Psychotics 5’45’’
Beer Shampoo Playground Psychotics 1’14’’
The Sanzini Brothers Playground Psychotics 1’34’’
It’s a good thing we get paid to do this Playground Psychotics 2’45’’
Intro to Music For Low Budget Orchestra Playground Psychotics 1’32’’
This is phaze III Civilisation Phase III 47’’
Put a motor in yourself Civilisation Phase III 5’13’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)