Les extravagances des soirées Magarita

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55’43’’

Mme Gail Zappa : « Il disait que… l’univers fonctionne parfaitement, qu’on le comprenne ou pas. Et… quelque chose à propos de son univers particulier… c’était absolument parfait, dans tous les sens, juste la manière dont ils ont travaillé ensemble, et ce qu’ils sont arrivés à accomplir… sur une durée si courte… et dans ces conditions »

LE REQUIN BARJOT V3 N°48 - 55’43’’

Au début de cette année 1993, Frank Zappa travaille quand il le peut, rivé à l’écran de son synclavier. Cet instrument… progiciel, il en possède la dernière version, et peut plus facilement le programmer lui-même. Les travaux avec l’Ensemble Modern font des petits, et plusieurs projets prennent naissance, dont un concert pour mai, l’enregistrement de The Rage and the Fury, un album (jamais sorti) de la musique d’Edgar Varèse en juillet, ainsi que des concerts des pièces théâtrales comme Billy the Mountain, et Brown Shoes don’t make it, prévus pour le mois de mai 95. L’album Civilization Phaze III occupe lui aussi et plutôt deux fois qu’une le temps de Frank Zappa, et côté discographie, 2 autres albums sont dores et déjà prévus : The Lost Episodes, qui ne sortira qu’en 96, et Dance me this, un album de synclavier composé pour des troupes de danse, qui ne sortira pas.

Durant ce début 93, on se réunit chez les Zappa le vendredi soir pour une sorte de salon informel, Les extravagances des soirées Magarita. Des musiciens de tous poils, des cinéastes, dont le créateur des Simpsons Matt Groening, ou des rencontres que Frank Zappa a faites dans l’immense faune de Los Angeles y vont et y viennent non sans avoir été triés sur les persiennes. Des gens de tous les continents sont là, et ils ont tous au moins une chose en commun : Frank Zappa.

Spencer Chrislu, l’ingénieur mixage des bonnes formules de l’usine de lait pour bébé, nous raconte et nous parle de ces Margarita Night Extravaganza, d’après ce célèbre cocktail à base de tequila, de liqueur d’orange et de citron : Les vendredis ont commencé en fait, car quand on faisait Civilization Phaze III, en particulier sur N-Lite, on en était en plein milieu, un processus de trois mois ou un truc comme ça, à mettre ce seul morceau en place. C’était un de ces jours où tout tombait en panne, et on commençait tous à être vraiment frustrés et les nerfs devenaient tendus et tout le monde était fatigué, et Dave, Dave Dandorf, technicien ici, il est… rentré comme ça dans la régie et a dit : « je sais pas… des Margaritas pour tous ? ». Et, et Frank a juste rigolé (...), et on était juste resté assis là, à s’marrer, et Frank s’est retourné vers lui, il l’a regardé dans les yeux très sérieusement et a dit « ouais, va chercher les trucs ». (...) Toutes sortes de gens ont commencé à venir ! Le… Matt Groening, le créateur des Simpsons… J’ai entendu ce, ces chanteurs du Tuvan, un groupe de chanteur de Mongolie qui pouvaient faire les mêmes multiphonies qu’un… qu’un hautbois, mais ils le faisaient avec leur gorge. Ils créaient une note dans leur sinus et une note dans leur gorge, et puis ils parvenaient à manipuler ces tons, d’arrière en avant avec ce (...), et ils créaient ces chants bizarres. Frank adorait ça. Alors on les avait invités, nous devions les sampler.

Le BBC2 Late Show désirant organiser une émission sur Frank Zappa compositeur, celui-ci décide de préparer avec sa femme une version spéciale des Margarita Night Extravaganza. C’est Nigel Leigh qui filme l’événement, pour lequel en plus des deux chanteurs de la province du Tuvan, sont invités les Irlandais des Chieftains, le violoniste L. Shankar et Johnny Guitar Watson, ami de toujours, qui n’en croit pas ses oreilles :

"Frank a appelé, et il a dit « man, tu connais les Tuvans ?". J’ai dit Twovans, Threevans, Fourvans.. Non, mec, je connais pas les Tuvans. Il a dit… il a dit, "écoutes, on va avoir une petite soirée ici, mec, la BBC va enregistrer tout ça, et tu t’amusera", alors j’y suis allé. ça c’était vraiment une soirée très drôle. Frank, man, il a adoré, il en pouvait plus, il se bidonnait tellement qu’il allait presque sortir de la pièce, il était vraiment… man, presque en larmes.

(...)

Cette émission sera diffusée le mois suivant, en mars 93, et l’A&E Cable Network la programmera aux États-Unis en août 94… à titre posthume.

(...)

Le PDG de l’entreprise familiale, Mme Zappa. « Je pense que les compositeurs pour la plupart, ont tendance à écrire Ce morceau de musique, et ils n’ont juste… qu’une idée, certaine… certaines façons de… Ils ont certaines idées, et ils développent ces idées, mais c’est dans un certain contexte. Et, je crois que toute la musique de Frank est la sienne du façon si… reconnaissable… que c’est comme si elle était aussi individualisée que son empreinte digitale. C’est comme si la personne ne changeait jamais, alors pourquoi la musique serait-elle différente ? C’est simplement la même personne qui se développe »

Tout comme sur son 3ème album de mai 67, Lumpy Gravy, Frank Zappa travaille en 1993 pour l’officiel 60ème, sur le concept de gens qui vivent à l’intérieur d’un piano. À l’intérieur d’un piano, c’est bien joli, mais un peu confus pour l’auditeur de décembre 1994, date à laquelle sortira l’album, d’autant qu’en 26 ans, le piano sur la pochette a pris des proportions colossales, pharaonique, que dis-je, Cyclopéennes : il surplombe les gratte-ciel, flanqué lui-même de constructions, et des flammes en jaillissent pour embraser le ciel où volent de préhistoriques vaisseaux spatiaux trilobites… vous savez, ces charmant arthropodes de l’ère primaire. À y regarder de plus près, ils tiennent surtout du scarabée sacré, mais nous nous égarons, et pour ne pas égarer son public, Frank Zappa y va d’une petite introduction… essentielle :

En 1967, nous avons passé à peu près 4 mois à enregistrer différents projets (Uncle Meat, We’re only in it for the money, Ruben and the jets, et Lumpy Gravy), aux studios Apostolic de New York, 53E, 10ème rue. Un jour, je décidais de fourrer une paire de U-87 dans le piano, de le couvrir avec un lourd tissu, de mettre un sac de sable sur la pédale d’expression, et j’invitais toute personne dans le coin à mettre la tête à l’intérieur et à déblatérer de façon incohérente sur des sujets que je leur suggérais par l’Interphone. Cette installation resta là plusieurs jours. Pendant ce temps, de nombreuses heures d’enregistrement avaient été faites, inutiles pour la plupart. Parmi les gens qui ont relevé le défi il y avait Spider Barbour (leader du groupe Chrysalis qui enregistraient à Apostolic quand nous n’y étions pas), All-night John (le gérant du studio), Gilly Towley (la sœur du proprio du studio), Monica la réceptionniste, Roy Estrada et Motorhead Sherwood, des Mothers of Invention, Louis Cuneo (un gars qui venait nous voir au Garrick, et qui riait comme une dinde psychotique) et quelques autres.
Quelques uns de ces dialogues, après beaucoup de montage, ont fini sur l’album
Lumpy Gravy. Le reste resta dans ma cave pendant des décennies, attendant le jour glorieux où la science du son développerait des outils qui permettent sa résurrection.
Dans
Lumpy Gravy, le matériau parlé était entrecoupé d’effets sonores, de textures électroniques, et d’enregistrements orchestraux de pièces courtes, enregistrées aux studios Capitol d’Hollywood, à l’automne 66. C’étaient tous des montages à la lame de rasoir sur deux pistes. Le processus avait pris environ neuf mois. (...) Il n’était pas toujours possible de rendre certains montages convainquants, car les ambiances disparaissaient de façon dérangeante aux points de montages. Ceci a sévèrement limité ma capacité de créer l’illusion que plusieurs groupes de personnes, enregistrées en des jours différents, discutaient ensembles. Le résultat, ce qui émergea de ces textes était un vague complot concernant des cochons et des poneys, menaçant la vie de personnages qui habitent dans un grand piano.
Dans
Civilization Phaze III, nous avons des indices supplémentaires sur la vie des résidants du piano, et on remarque que les méchants de l’extérieur n’ont fait qu’empirer depuis la première rencontre. La majeure partie du matériel musical vient des séquences du Synclavier (tout l’acte 1). Dans l’acte 2, la musique est une combinaison de Synclavier (70%) et de performance en concert, avec en plus une nouvelle génération des gens du piano.

Les nouveaux résidents (ma fille Moon Unit, l’acteur Michael Rappaport, mon second sur le Yellow Shark Ali Askin, mon assistant informatique Todd Yvega, et la section entière des cuivres de l’Ensemble Modern), ont été enregistrés dans un Bösendorfer Imperial à l’UMRK, durant l’été 91. À cette époque, le montage numérique avait résolu les problèmes d’ambiance, rendant finalement possible la combinaison de leurs fantaisies d’une façon plus cohérente avec les enregistrements originaux de 1967.

(...)

Au mois de juillet 1993, Frank Zappa va, avec l’Ensemble Modern, enregistrer The rage and the fury : the music of Edgar Varèse, que Zappa se refuse à appeler un hommage. Il considère que la musique de Varèse est aussi incomprise que ses sourcils sont fournis, et qu’elle n’a jamais été correctement interprétée. À un moment donné lors des répétitions, pour qu’ils sentent la musique et s’approchent des émotions qui attendent d’en sortir, il dira aux musiciens de l’Ensemble : « Vous êtes tous de merveilleux musiciens techniques. Mais maintenant, il est temps de mettre des sourcils dessus ».

(...)

Citation : « Un jour je suis allé à l’enterrement de ma grand-mère quand j’étais petit, et j’étais assis là à regarder les bougies. La chorale chantait, et quand ils faisaient une note, les bougies répondaient. Je ne savais pas pourquoi. J’étais un petit garçon, qu’est-ce que je pouvais bien entraver à la physique. C’était cependant pour sur la manifestation physique d’un son. Je m’en suis souvenu, j’ai mis ça de côté pour voir ce que je pourrais en faire plus tard ».

Durant l’été 1993, le visage de Frank Zappa va apparaître sur un bon nombre de magazines, comme Rock CD, Guitarist, Cutting Edge, Pulse ou bien encore le supplément week-end du Guardian. Pour la couverture de Pulse, le photographe Aldo Mauro va prendre un cliché d’un Frank Zappa barbu et souriant, à l’inverse des portraits plus sombre que l’on trouvera dans le magazine. C’est le 2 mai 93 qu’il donne une interview au magazine Playboy, dont les lecteurs ont élu Frank Zappa 43ème nominé au Playboy Music Hall of Fame, en dépit du fait qu’il ne soit pas un artiste mainstream, comme la rédaction le précise en introduction.

Zappa, avec sa moustache devenue une marque de fabrique, fume cigarettes sur cigarettes et parle avec une évidente passion, de sa musique, de ses idées politiques, de sa famille et de la maladie. La chair connaît son heure, et c’est comme dans l’urgence qu’il s’exprime, et poursuit cet entretien en dépit de pauses occasionnelles imposées par la douleur qui ne le quitte plus. Quand il déclare que l’éducation dans son pays est complètement foutue, le journaliste lui demande des explications :

Mais… foutue comment ?

Les écoles sont sans valeur parce que les livres sont sans valeurs. Ils en sont encore au niveau de George Washington et du cerisier "Je ne peux pas mentir !". Les livres ont tous étés expurgés par des comités répondant à la pression de groupes de droite décidés à rendre chaque aspect des livres d’histoire cohérents avec le point de vue cryptofachiste. Quand vous envoyez vos enfants à l’école, c’est avec ça qu’ils doivent se débrouiller. On leur présente ces documents complètement frauduleux, émanations d’industries multimilliardaires. La tête des jeunes est tellement remplie de non-faits que quand ils en sortent, ils sont absolument préparés à quoi que ce soit. Ils ne savent pas lire, ils ne savent pas écrire, ils ne savent pas réfléchir. En parlant d’abus sur les enfants, le système d’éducation américain dans son ensemble est tout à fait qualifié.

Avez-vous trouvé des écoles alternatives pour vos enfants ?

En Californie vous pouvez retirer vos enfants de l’école à 15ans, du moment qu’ils réussissent le test d’équivalence, donc les deux premiers en sont sortis. Diva a encore quelques années à faire.

Jusqu’à ce qu’ils en sortent, comment avez-vous fait ?

On les a mis dans des écoles publiques et privées, un coup l’un un coup l’autre, en cherchant la meilleure éducation qu’on puisse trouver pour eux.

Indépendamment de ce qu’ils ont pu apprendre à l’école, ils ont certainement du recevoir une éducation, ici.

C’est certain qu’il y a une certaine stimulation par ici. Ils rencontrent beaucoup de gens de partout dans le monde, de différentes nationalités, races, et activités professionnelles. On ne les enterre pas dans une pièce de la maison.

Est-ce que la perspective que vous leur avez donnée les a préparés à ces mauvaises écoles ?

Ça leur a causé des ennuis, car quand ils ont comparé ce que l’on considère comme le monde réel dans cette maison, avec ce qu’ils ont expérimenté comme monde réel à l’école, c’était très différent. Des fois leurs amis les trouvent bizarres, mais d’un autre côté, leurs amis aiment bien passer la nuit chez nous.

Les professeurs étaient-ils horrifiés ?

Certains d’entre eux. Ils avaient aussi des profs supers. Il y en avait une qui aurait pu apprendre à lire à un canapé. Elle a été virée parce qu’elle n’était pas mexicaine. L’école avait un quota ethnique, et on l’a mise dehors.

Si Tipper Gore avait raison, et que l’exposition à un monde non censuré n’est pas bonne pour les enfants, les vôtres doivent êtres des monstres.

Mes enfants se débrouillent très bien. Je les aime beaucoup, et ils semblent m’aimer moi, comme leur mère. Ils ne se droguent pas. Ils ne boivent pas. Ils ne mangent même pas de viande.

Qu’avez-vous dit à vos enfants à propos de la drogue ?

Tout ce que je leur ai dit, c’était, "vous voyez des exemples de gens défoncés à la télévision et tout ce que vous avez à faire, c’est de bien regarder ces trouducs". Ils ont compris tout seuls. La plus grande chose que vous pouvez faire pour des enfants, c’est de leur donner la possibilité de comprendre les choses eux-mêmes. J’utilise un programme de récompense de la prise de risque : un de mes gamins me dit qu’il ou elle voudrait faire un truc, je dis non si je pense que ce n’est pas une bonne idée. S’ils peuvent, avec logique, me démontrer que j’ai tors, alors ils peuvent le faire.

Vous créez votre pire cauchemar : une maison pleine d’avocats.

Je ne crois pas qu’il faille s’inquiéter qu’aucun d’entre eux ne devienne avocat, mais ça aide de développer les capacités de raisonnement et de communication – on pourrait même les appeler des capacités de vente –, d’arriver à ses fins de manière efficace et rapide. Je ne crois pas que ce soit douloureux. Regardez l’alternative : ils pourraient s’en foutre, casser des trucs, truander… mais nous n’avons pas grand chose en matière de triche et d’accrochages. Je considère les enfants comme de petites personnes. Les petites personnes ont des aptitudes et des obligations. Ils sont nés avec une imagination illimitée. Ils sont nés sans peur ni aprioris. D’un autre côté, ils n’ont pas les aptitudes mécaniques pour faire les trucs des grandes personnes. Mais si vous les traitez comme des personnes, ils apprendront. Si vous les considérez comme de précieuses petites commodités, que vous voulez les mettre dans un moule pour leur donner une forme que vous avez décidée pour eux, ça engendre des problèmes.

De toute évidence, vous n’adhérez pas à l’idée selon laquelle il faut donner aux jeunes quelque chose contre quoi se rebeller.

Ben, mes enfants ont en tout cas pris la décision de ne pas grandir comme moi. Ils ne fument pas. Ils ne mangent pas de hamburgers ou de bacon. Ils vont leur propre chemin. Je veux juste leur éviter des problèmes, et qu’ils puissent atteindre l’âge adulte avec des compétences monnayables et la chance de pouvoir avoir une vie qui les satisfasse. Je ne veux pas qu’ils soient comme moi ou Gail. Ils devraient être comme ils sont. Et ils devraient être le mieux équipés possible pour être eux-mêmes. Comme parents, nous devons tout faire pour leur fournir l’équipement pour être eux-mêmes, pour qu’ils puissent maintenir leur identité et survivre dans le monde.

Seraient-ils différents si vous les aviez appelés Sally ou John ?

C’est le nom de famille qui leur cause des problèmes. (...) je crois qu’ils aiment leurs prénoms, bien qu’il faudrait le leur demander. En tout cas on s’entend tous plutôt bien, ce qui à l’air plutôt rare dans les familles aujourd’hui. La famille elle-même est un artefact qui disparaît. Dans les années 90, si vous avez une famille, et que les gens dans cette famille ont de l’affection l’un pour l’autre, c’est une espèce de miracle. C’est un comportement mutant. (...)

(...)

titre album durée
King Kong Ahead of their times 8’14’’
Amnerika Civilization Phaze III 3’03’’
have you ever heard their band Civilization Phaze III 38’’
Religious Superstition Civilization Phaze III 43’’
Ruth is sleeping The Yellow Shark 5’56’’
Nite School Zappa’s Universe 5’00’’
Catholic Girls You Can’t Do That On Stage AnymoreVol. 6 4’04’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)