Les filles de la vallée de nulle part

35/50
53’04’’

Citation : « Si vous preniez toutes les paroles que j’ai écrites et analysiez combien de chansons parlent de femmes dans des positions avilissantes, en opposition avec des hommes dans des positions avilissantes, vous vous rendriez compte que la plupart de ces chansons parlent en fait d’hommes stupides. Les chansons que j’écris au sujet des femmes ne sont pas des attaques gratuites contre elles, mais la constatation de faits réels »

LE REQUIN BARJOT V3 N°35 - 53’04’’

Poursuivons notre survol de ce 34ème album, You Are What You Is, dans lequel Frank Zappa dépeint quelques-uns des personnages les plus pittoresques de son pays. Des personnages pas forcément admirables, et auxquels il s’en prend sans mettre de gants, quitte à se salir les pognes. Les textes, nous l’avons déjà vu dans notre précédent numéro, assurent tout particulièrement dans cet album la continuité conceptuelle si chère à Frank Zappa, et c’est ici encore le cas.

Dans Society Pages, Frank Zappa décrit cette vieille femme de la haute, qui va passer sa vie et son temps à cultiver son statut social et son portefeuille, dans une petite ville des États-Unis, en distribuant les postes les plus hauts à sa famille et relations. Pour lui succéder, elle a dieu merci conçut un unique enfant qui deviendra avec le temps un Beautiful Guy (le morceau qui suit), un beau mec qui drague des filles aussi belles que stupides… mais ce n’est pas grave, car la beauté ne connaît pas la douleur… Beauty knows no pain (c’est le morceau suivant).

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C’est vrai que Frank Zappa ne mâche pas ses mots (avec un T) pour parler de ceux (avec un X) de ses contemporains. Sur la fin de cet album, ce sont quatre titres qui s’enchaînent pour conter l’histoire du Suicide Chump, le nigaud suicidaire…

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Citation : « De mauvais faits font de mauvaises lois, et les gens qui écrivent de mauvaises lois sont à mon avis plus dangereux que les chansonniers qui célèbrent la sexualité »

C’est une habitude, Frank Zappa fait ses tournées automne-hiver sur le contient américain, et c’est au printemps et en été qu’il part écumer les scènes de la vieille Europe, qui ne lui en tient pas rigueur. Après la sortie de son 34ème album en septembre 1981, la tournée automnale lui fera, avec ses musiciens, traverser les états de Californie, Oregon, Washington, Colombie Britannique, Nevada, Arizona, Nouveau Mexique, Oklahoma, Texas, Louisiane, Floride, Géorgie, Caroline du nord, New York, Pennsylvanie, Rhode Island, Connecticut, Massachusetts, Québec et Toronto, maryland, Ohio, Illinois, Indiana, Wisconsin, new Brunswick, Kansas, Colorado, et celui de l’Utah, soit 25 des 50 états nord-américains. Cette tournée va se terminer là où elle a commencé, en Californie. Et à l’heure des bilans, il apparaîtra beaucoup de ces concerts n’ont pas fait salle comble, et la déception que va en ressentir Frank Zappa se reflétera par le peu de concerts qu’il donnera en Amérique l’année suivante.

Du 6 au 20 avril de cette année 1982, Frank Zappa est en studio avec les mêmes musiciens que l’année précédente, et c’est au joli mois de mai que sort son 35ème album, « Ship arriving too late to save a drowning witch ». Ce bateau qui arrive trop tard pour sauver une sorcière qui se noie, Frank Zappa n’espère pas en vendre beaucoup, et c’est ainsi qu’il présente la campagne de sortie de ce nouvel opus, aux niveaux du marketing, de la publicité et des opportunités de vente :
-  1. Survol du marketing : Los Angeles, Californie, 1982… Zappa nous livre encore un album chez Barking Pumpkin (le potiron qui aboie, son label), ne créant aucune espèce d’excitation dans les décisions déshydratées des réactionnaires de l’économie Reagan qui officient dans certaine industrie de l’état du New Jersey. Zappa n’a pas fait d’apparition à la Abram’s Convention, pas plus qu’il n’a eu de standing ovation de trois mille adolescent hurlants. Dans la tradition d’Aerosmith ou de Van Halen, ce que cet album n’est pas, l’excitation n’existe pas, pas plus qu’elle n’apparaîtra mystérieusement, puisque qui se soucie qu’il y ait un nouvel album de Zappa de toute façon.
-  2. Publicité : en raison de l’incroyable manque d’intérêt dans ce genre de chose, nous achèterons peut-être de l’espace publicitaire, ou peut-être pas… qui sait… personne ne veut dépenser d’argent sans ce type de nazerie n’importe comment. 2-3 semaines après la sortie du disque, l’absence de toute pleine page de pub dans Billboard soulignera la futilité de faire quelque pub que ce soit pour un album qui ne soit pas dans la tradition actuelle, selon la formule bise-bisouille-la-raie-d’un-gars-qui-passe-ton-disque-àlaradio-s’il-sonne-com-me-le-styx-aux-oreilles-d’unsingeàmoitiésourd. Pour aucun des titres ne seront diffusés d’extraits promotionnels, qui a les moyens de faire ça aujourd’hui ? Il n’y a que six chansons sur l’album, et vous n’aimerez sans doute aucune d’entre elles, alors si quiconque vous dit d’écouter "Non pas maint’nant", "Je viens de nulle part", "Sorcière qui se noie", "Enveloppes", et "Prostituée adolescente", dites leur simplement que vous n’êtes pas dans ce genre de truc, et faites les partir. Selon Van Halen Aerosmith ou Loverboy, vous pouvez trouver un fort tonnage de public parmi les 14-21ans, avec une majorité de mâles. Puisque cet album n’a rien à voir avec les artistes susmentionnés, il ne semble y avoir aucune raison de le sortir dans l’Amérique actuelle, mais peut-être que quelqu’un a fait une erreur. Pour ce qui est d’un single pour les radios, maintenant que les programmateurs ont choisi d’aller avec des concepts présent dans l’industrie il y 20 ans, la sortie d’un single serait un gaspillage d’argent… et c’est là tout ce qui nous intéresse (c’est le genre de truc qui nous différencie des communistes).
-  3. Opportunités de vente : Zappa a des gens qui le suivent, quelque part, peut-être qu’ils l’achèteront… qui sait. Parce qu’il ne suit pas la même démographie que Van Halen ou Loverboy, n’espérez aucun soutient de la côte ouest. Le groupe est en tournée en Europe de mai à août, ça n’aidera pas beaucoup pour les États-Unis. Un mailing de pré-sortie n’a pas marché la dernière fois, sans doute n’y en aura-t-il pas ce coup-ci.

Hé hé… c’est que Frank Zappa se moque des ventes potentielles, pour ce qu’il n’a personne d’autre que lui-même qui viendrait se plaindre de leur insuffisance, et qu’il est à présent quasiment autonome dans sa production.

(...)

Petit mot que la fille de Frank Zappa lui glisse sous la porte du studio d’enregistrement :

« Cher papa, salut ! j’ai 13 ans. Mon nom est Moon. Jusqu’à maintenant, j’ai essayé de rester hors de ton chemin avec tes disques. Toutefois, je suis arrivée à la conclusion que j’aimerais chanter sur ton album, si tu veux faire un truc avec moi. J’ai une voix plutôt jolie. Pour plus ample information, contactes mon agent, Gail Zappa (sa mère) au 650 4947. Je suis disponible jour et nuit généralement. J’aimerais beaucoup faire mon accent d’Encino pour toi, ou bien encore ou mon numéro de jargon de surfer. »

C’est dans la pochette de ce 35ème album, Ship arriving too late to save a drowning witch, que l’on trouve cette charmante missive de Moon Unit, une drôle d’unité lunaire de prénom pour la fille aînée de Frank Zappa. On a d’ailleurs droit à quelques photos de papa et fifille, dignes d’un album de famille de chez carouf soit dit en passant ; décalage chronique oblige.

Du temps va passer après qu’elle ait glissé ce petit mot sous la porte du studio, et un soir daddy la réveille fort tard, intéressé par son offre généreuse, et l’emmène au sous-sol, dans la cabine de chant !

Les nanas de la vallée d’Encino en Californie sont pour une grande part du style à utiliser incessamment un nombre précis et limité de vocables et d’expressions… typiques ! Leurs fantasmes tournent autour d’ours en peluche en cuir et latex, et elles sont horrifiées quand maman leur fait laver la caisse du chat, oh my god, ou la vaisselle. Le tout avec cet accent d’Encino dont parle Moon, et dont elle va improviser les standards pour cette séance de studio nocturne.

Elle récite tous les trucs qu’elle entend dire, sur les sujets les plus communément passionnants de ces filles de la vallée, comme les minijupes, les magasins de fringues, ces cons de garçons, les machins dans les cheveux et le vernis sur les orteils. Et quand elle voit son père rigoler dans la régie, elle se dit que c’est gagné ; papa va éditer tout ça, et voilà le second titre de l’album dans la boîte : Valley Girl.

(...)

Nous verrons dans notre prochain numéro comment ce titre réalisé comme une boutade va devenir un hit à l’insu de Frank Zappa alors en tournée européenne.

Le morceau qui suit est une autre manifestation de la liberté que Frank Zappa réalise dans son travail, un morceau qui vient aussi confirmer qu’il se fout éperdument d’en vendre 5000 ou 500.000, tant il est vrai qu’il faut avoir les nerfs auditifs bien pendus pour ne pas s’en aller en courant, à l’écoute de cette ligne de chant qui s’insinue dans vos tympans comme un poil à gratter dans les narines. Hmmmbbrrll. Et des contorsions guitaristiques qui s’ensuivent.

Plus sérieusement, et au-delà de la stimulation certes toute particulière que produit la méthode sonore utilisée, il faut encore une fois bien comprendre qu’elle n’est là que pour servir le propos de ce texte, I come from nowhere, je viens de nulle part.

Je viens de nulle part
Et vous devriez y aller voir
Juste essayer un p’tit moment
Les gens de nulle part
Sourient tout le temps

Leurs yeux sont congelés
Les cotés d’leur visage sont tout gonflés dans les coins
Car c’est c’qui s’passe quand leur bouche remonte
Des deux côtés
Ce qui nous permets de voir qu’ils sourient

Ils ne font jamais de grimace
Ils ne laissent jamais leurs sourcils descendre
Ils aiment aller et venir en montrant leurs dents

Tout le temps

Ils sont de nulle part
On voit tes dents
T’y es peut-être allé

Tu pourrais avoir la maladie des gens de nulle part
Où l’air vient se coller partout sur leurs gencives
Quand leurs lèvres de nulle part se retrousse
Pour du vrai amusement
Ils restent debout
Ils se taisent
Ils ne font rien
La bas, à nulle part.

titre album durée
I’m a beautiful guy You Are What You Is 1’56’’
Beauty knows no pain You Are What You Is 3’01’’
Suicide Chump You Are What You Is 2’49’’
Drafted Again You Are What You Is 3’06’’
Drowning Witch Ship arriving too late to save a drowning witch 12’03’’
Valley Girl Ship arriving too late to save a drowning witch 4’50’’
I come frm nowhere Ship arriving too late to save a drowning witch 6’10’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)