N’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, et sans aucune raison (mais pas n’importe comment)

28/50
44’15’’

Citation : « Dans mes compositions, j’emploie un système de poids, d’équilibres, de tensions et de relâchements mesurés, similaire à l’esthétique de Varèse de certaines façons. Les similarités sont illustrées au mieux par le mobile de Calder. Un machinchose multicolore, pendouillant dans l’espace, ayant de gros blobs en métal connectés à des bout de câble, ingénieusement équilibrés par de petites baies des bois métalliques à l’autre bout. Varèze connaissait Calder, et était fasciné par ses créations. Et bien pour ma part, je dis : Une masse importante de n’importe quel matériau équilibrera une masse plus petite, plus dense, de n’importe quel autre matériau, selon la longueur du gizmo sur lequel ça pendouille, et le point d’équilibre choisi pour faciliter le pendouillement. Le matériau qui est en équilibre inclut des trucs autres que les notes sur le papier. Si vous pouvez imaginer les concepts de… n’importe quel matériau comme une idée de poids, et d’idée-dans-le-temps comme celle d’équilibre, vous êtes alors prêts pour l’étape suivante : les objets de divertissement qui dérivent de ces concepts… (...) N’importe quoi, n’importe quand, n’importe où, et sans aucune raison ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°28 - 44’15’’

Oouu… cette citation du jour nous montre à quel point les jeux de l’esprit habitent l’esprit de notre sujet – en tout cas, il n’a pas dit n’importe comment.

Avant que ne sortent ces mots sur le papier des livres, prés de 10 années auparavant, nous sommes toujours en 1977, en plein dans la crise qui va séparer pour de bon la Warner de Frank Zappa, et libérer Frank Zappa de la Warner. La version des faits la plus raisonnable, entourant cette affaire Läther, semble nous être communiquée par un dénommé Biffyshrew, qui déclare ceci, sur l’incontournable St Alphonzo Pancake Homepage :

« Je persiste à dire à tout le monde (probablement en vain) que l’histoire populaire selon laquelle la Warner aurait tronqué Läther pour faire les albums Studio Tan, Sleep Dirt, et Orchestral Favorites est à l’envers.

Frank a collecté le matériau de Läther à partir de Zappa In New York, Studio Tan, Sleep Ddirt et Orchestral Favorites, après que la Warner ait refusé de sortir ces quatre albums.

Voici l’histoire à nouveau :

La Warner refuse de sortir Zappa In New York comme Zappa le voulait (avec "Punky’s Whips" par ex.). Zappa invoque une rupture de contrat et poursuit en justice : il avait livré les masters pour trois albums de plus – Studio Tan, Hot Rats III (renommé plus tard Sleep Dirt) et Orchestral Favorites – pour remplir son contrat, mais la Warner a aussi refusé de sortir ceux-là (toujours en 1977). Puisque le contrat de Zappa avec la Warner stipulait que les albums livrés devaient être distribués aux États-Unis dans les six semaines qui suivaient la livraison des masters (six mois pour l’Europe), et que la Warner se contentait de s’asseoir sur ces 4 albums, Frank Zappa s’est considéré comme étant libre d’aller vendre ses bandes à un autre label. Ce n’est qu’à ce moment là qu’il a reconfiguré le matériau de ces albums (avec quelques trucs en plus) pour ce quadruple vinyle Läther, qu’il a essayé de sortir pour halloween 77 via Mercury/Phonogram. Les avocats de la Warner ont mit un frein à ça, mais Mercury était allé jusqu’à faire des pressages de test. Warner sortit finalement les albums originaux, d’abord en mars 1978 avec la version amputée de Zappa In New York. C’est comme ça que les albums Warner en virent à inclure des choses qui n’étaient même pas sur Läther, comme "Time Is Money", "Bogus Pomp" et "Strictly Genteel" (l’inverse était valable). C’est aussi la raison pour laquelle seul Zappa In New York a une vraie pochette et livret, approuvés Frank Zappa, tandis que pour ST, SD & OF Zappa n’avait livré que des bandes, et aucune pochette ou graphismes de Cal Schenkel (le plasticien du groupe) ; aussi la Warner a embauché Gary Panter pour bâcler le packaging ».

Ça saute aux yeux, Mathieu. Et ce qu’on y trouve, dans cet album Läther, c’est aussi "La dot à Pedro", Pedro’s Dowry, et franchement, on se demande bien de quel mariage il peut s’agir…

(...)

Citation : « Y’avait un truc dans la presse sur une plainte comme quoi l’album était trop court. Je n’avais aucun contrôle là-dessus. Je pense qu’Herb Cohen est celui qui a enlevé le morceau ».

Les aléas des sorties discographiques de Frank Zappa ne sont pas pour autant un frein aux incessants concerts qu’il donne avec ses musiciens. 22 en Europe, et autant sur le continent nord-américain rien que pour cette année 1977. Celle qui suit va elle aussi débuter par une tournée européenne qui va, ce coup-ci en compter 33, des dates, commençant et se terminant sur le sol britannique.

Certains d’entre vous se souviendront peut-être des concerts du nouvel hippodrome de Paris, du palais des sports de Lyon ou bien encore du parc des expositions de Colmar, pour ce qui est des dates françaises, mais les seules traces discographiques disponibles ont été enregistrées en Allemagne. Tout d’abord ce concert au Cirkus Crone de Munich, encore un album en dehors de la discographie officielle sortie chez Rhino Records, en 1992 pour ce qu’il en est. La qualité sonore, voire la qualité de la prestation, a fait que Zappa a laissé sortir ces albums pour satisfaire la curiosité des fans, sans pour autant aller jusqu’à les sortir sous Son label et les intégrer à Sa discographie.

C’est le cas sur cet album, sur lequel persiste une réverbération parasite, ainsi que de brusques baisses de volume !… pour ressembler au bout de compte à un spectre fureteur de catégorie B. Néanmoins, on trouve cette intéressante version de A Pound for a Brown (On the Bus)…

(...)

C’est sûr, c’est pas du 5.1, mais c’était tout de même le 2 février 1978, l’occasion aussi d’entendre un titre bizarre et sans doute hors contexte sur ce bootleg, I’m on duty (je suis en service/fais mon devoir, que l’on peut ici traduire par j’fais mon boulot). Frank Zappa semble parler de ce qu’il dit devant les douaniers, lorsque problème il y a… des douaniers qui tout au fond d’eux-mêmes ne croient pas que l’on puisse véritablement travailler comme musicien ou showman, et qui restent persuadés, mais alors persuadés, que tout ça c’est du flan, et que Frank Zappa a quelque chose derrière la tête, forcément.

Alors je les toise comme ça, et j’leur dit Je fais mon boulot
Et chaque fois que je leur dis ça, quand je passe les douanes, ils me toisent comme ça et disent : Allez Frank, dis nous la vérité, qu’est-ce que tu fais pour de vrai ? J’veux dire, c’est pas possible que tu attendes de nous, avec nos uniformes, et nos grosses mitraillettes, que nous pensions que tu es juste… J’veux dire, c’est quoi que tu fais ?
Et j’leur dis juste : Je fais mon boulot. Vous savez y’a eu une époque ou je n’étais vraiment pas en service, il y avait une époque où ils auront dit qu’il n’y avait aucun besoin de mes services, parce que… eh bien vous savez, y’a des fois où un type devient chômeur… mais aujourd’hui, j’ai trouvé du travail, j’ai trouvé le bonheur, car je suis un des rares américains, qui soit, en fait… en service.

(...)

Citation : « je ne donne pas un questionnaire aux musiciens qui se joignent au groupe, sur quelle école ils ont fréquenté ou sur le type de techniques qu’ils possèdent. J’entendrai pendant l’audition s’ils peuvent jouer ou non ».

Sans doute le fait d’avoir joué avec de toujours plus nombreux et variés musiciens depuis 20 ans, n’est il pas étranger à ces avis arrêtés sur les musiciens et la manière de les faire travailler. En 1988, il fait une anthropologie sommaire d’un groupe de r’n’r…

Très peu de gens choisissent de jouer de la basse. Il y a des gens, dans le public, qui aiment écouter la basse, car ils aiment les basses fréquences, et la façon dont elles agissent sur leur corps. Cependant le rôle de bassiste dans le groupe n’est pas habituellement le rôle le plus excitant, car il doit jouer des figures répétitives. On a un parallèle avec le violon alto : les bassistes sont souvent des guitaristes ratés, chargés de cette tâche depuis une répétition dans un garage quand ils avaient 13 ans.
Les batteurs montrent une attitude qui proclame : Je joue de la batterie parce que je suis un animal – regardez moi battre celles-là ! Les filles, vous me regardez maint’nant ? Je les bats très fort !
Les claviers projettent une aura de frustration car ils ne sont pas guitaristes. En fait, de nombreux musiciens sont convaincus que pour avoir la turlutte après le concert, il faut qu’ils jouent la GUITARE LEAD.
Ils croient que s’ils imitent certains bruits de guitare, ça leur garantira automatiquement Le Gros Pourboire – ce qui est une des raisons pour lesquelles vous voyez aujourd’hui des joueurs de claviers porter ces « choses » autour de leur cou qui ressemblent un peu à des guitares mais qui ont des touches dessus (comme un accordéon qui s’est pris un camion, avec un manche au bout), comme pour dire : Quoi ? ! tu préfères sucer le guitariste, regardes un peu le superbe schmeuleu high tech que Je porte !
La plupart des gens qui jouent des claviers dans les groupes de rock ne sont pas des musiciens très doués. Ils sont généralement là pour jouer des nappes ou des punchs de cordes synthétiques ronflantes, du remplissage et des maniérismes qui ne sont pas très demandants, et qui procurent l’accompagnement harmonique pendant que Le Guitariste fait weedly-weddly-wee.
À moins que le clavier bosse dans un groupe de bar, ou l’on s’installe là où il y a de la place, son barda réside généralement sur la ligne du fond. Du coup, des dizaines d’entre ceux qui sont au fond croient que le plus proche du devant de la scène on est, le plus il y a des chances pour le vieux tu-sais-quoi ; d’où le désir des performers de toutes les catégories de s’approcher plus près des gens, en dépit du fait qu’ils peuvent te saisir par la cheville, te faire tomber de la scène, et te mutiler.

Bien qu’en la matière, il sache tout à fait ce dont il parle, on se demande bien dans quelle catégorie il faudrait le caser, Frank Zappa, dans cette anthropologie rustique des musiciens de rock, à moins qu’il ne s’agisse de anthropologie rock des musiciens rustiques, y faut voir…

Après une si longue citation, revenons sur ce concert du 3 septembre 78, enregistré à Saarbrucken en plein air. Il est l’occasion, justement pour le clavier du groupe, Peter Wolf, ou bien de relativiser les propos de Frank Zappa quant à savoir si les claviers sont doués ou pas, ou bien d’y voir le weedly-weedly-wee du guitariste.

(...)

titre album durée
Pedro’s Dowry Läther 7’45’’
Läther Läther 3’50’’
A Pound For A Brown (On The Bus) Beat The Boots II : At The Circus 2’16’’
Why does it hurt when I pee ? Beat The Boots II : At The Circus 2’24’’
I’m on duty Beat The Boots II : At The Circus 1’52’’
Magic Fingers 200 motels 2’29’’
Pound for a brown Beat The Boots I : Saarbrcken 1978 3’48’’
Bobby Brown Beat The Boots I : Saarbrcken 1978 2’52’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)