One Size Fits All, Zappa cosmogonologue

24/50
55’29’’

Citation : « Qu’est-ce que tu fais pour gagner ta vie ? Si un de mes enfants m’avait jamais posé cette question, la réponse aurait dû être : ce que je fais c’est de la composition . Il se trouve juste que j’utilise des matériaux autres que les notes pour les pièces. La composition est un processus d’organisation, très similaire à l’architecture. Tant que vous pouvez conceptualiser ce qu’est ce processus organisationnel, vous pouvez être un ‘compositeur’ – dans n’importe quel médium qui vous plaise. Vous pouvez être un compositeur de vidéo, un compositeur de films, un compositeur de chorégraphies, un compositeur d’ingénierie sociale, ou quoi que ce soit d’autre. Donnez-moi juste un truc, et je l’organiserai pour vous. C’est ça que je fais ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°24 - 55’29’’

Après le concert du 22 septembre 74, à Helsinki, la tournée européenne de cet hiver se poursuit par la Suède, à Gothenburg, puis c’est en France que Frank Zappa et son groupe vont jouer, à Paris le 27 septembre. Les deux jours suivants ils sont à Rotterdam puis Bruxelles, et le 1er octobre, ils se produisent à Basel, en Suisse, avant de réinvestir le sol Français à Lyon et Marseille, les 2 et 3 octobre. C’est à Barcelone, le 4, que la partie européenne de cette tournée s’achève. Vont suivre 14 dates au États-Unis, dont une fête d’halloween donnée le 31 octobre à l’hôtel Roosevelt de New York, où Labelle chantera happy birthday aux Mothers of Invention, dont c’est le 10ème anniversaire. En décembre, sera enregistrée l’émission télévisée « A token of my extreme » sur la chaîne KCET de Los Angeles, et toujours en décembre, aux Caribou studios (Colorado), Frank Zappa va enregistrer du matériel qui sera utilisé sur l’album Sleep Dirt. La tournée s’achève le 31 décembre en Californie, à la Long Beach Arena, sans doute dans la même atmosphère décontractée qu’il y avait au concert de Helsinki.

Justement, et pour en finir avec cet album, écoutons la version de Montana que l’on y trouve. Vous savez, cette chanson où il est question de ce gars qui voudrait partir pour le Montana faire pousser son fil dentaire solitaire, et ch’vaucher l’long d’la frontière, avec ses pincettes incrustées de zircon miroitant dans la nuit de lumière lunaire. Eh bien ici, la chanson est adaptées aux circonstances, un auditeur demandant un autre titre, et Frank Zappa brodant de nouvelles paroles autour de la situation du moment, tant et si bien que les chœurs ne savent plus ce qu’il faut chanter, Montana devenant Helsinki, et le fil dentaire devenant un poteau à lamentations…

(...)

L’année 1975 va s’ouvrir, après un concert à Copenhague en février, sur un événement qu’attend Frank Zappa depuis 4 ans. C’est le 14 avril que Bizarre production entame son procès contre le Royal Albert Hall de Londres, devant Mr Justice Mocatta, au tribunal n°7 du palais de justice du Strand, une rue parallèle à la Tamise au centre de Londres.

A l’originede ce procès est l’annulation de la présentation de 200 Motels par les Mothers of Invention et le philharmonique de Londres, prévue initialement le 8 février 1971 au Royal Albert Hall. A la dernière minute, l’Albert hall annula la réservation de Frank Zappa et refusa que le concert soit donné, le concert était déjà vendu à guichet fermé.

La raison qu’ils mettent alors en avant est qu’ils objectent certaines parties du script jugées obscènes. Le soir du concert, la télévision avait montré des scènes de protestations de fans, apparemment en colère, devant l’Albert hall. Alors, Zappa et Herb Cohen, son manager, avaient poursuivit la salle de spectacle à la fois pour les pertes entraînées par l’annulation des concerts (tous les tickets avaient été remboursés), et pour la perte résultante d’une importante publicité. Là-dessus vient se greffer un problème de paiement des répétitions de l’orchestre, tout ce qu’il faut pour alimenter un procès en bonnet haut de forme.

Il commence donc ce 14 avril 1975, et c’est le 16 que le juge Mocatta demande que Frank Zappa soit présent et s’exprime ; un gros dictionnaire d’argot américain et un système stéréo sont installés dans la salle, et nous verrons quelques extraits des minutes de ce procès dans le prochain numéro, des minutes impayables comme la justice est incorruptible.

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Citation : « Ok, laissez moi vous planter le décor. L’Old Bailey est tout juste comme vous avez vu dans les sitcoms judiciaires britanniques : boiseries sombres, odeur de renfermé, robes, perruques (elles sont faites en crin de cheval), de vieux trouducs qui se méprisent les uns les autres, vous voyez le tableau ? Eh bien voilà un truc que vous ne savez pas : toutes les personnes impliquées dans la procédure (le juge et les deux parties) doivent tout écrire, à la main, sur ces longs rouleaux de papier légal. Il n’y a pas de greffier frappant une machine en plastique dans le coin, aussi tout le monde est prié de parler lentement, alors quand on vous lira les transcriptions, souvenez-vous, tout le monde parle au ralenti ».

Ce sont quatre années qu’il aura fallu pour qu’enfin soit portée au tribunal l’action en justice que Frank Zappa et son manager Herb Cohen intentent en 1971 contre le Royal Albert hall de Londres, suite à l’annulation d’un concert. Le concert était à guichet fermé, et c’était de plus la présentation de 200 Motels, avec le Philharmonique de Londres au grand complet. Les Bizarre Productions portent plainte pour rupture de contrat, et demandent que leur soit dédommagés les fonds investis, ainsi que le préjudice publicitaire. Le Royal Albert Hall, lui, estime que le script était obscène, une certaine Marion Herrod ayant entendu un trompettiste dire que les paroles l’étaient.

C’est donc autour de l’interprétation de ses textes que Frank Zappa est appelé à témoigner le 16 avril 1975. Devant le juge Mocatta, comparaissent pour la défense Mr Campbell, et pour le plaignant Mr Ogden. Les minutes de ces audiences pourraient à elles seules être un des textes de Frank Zappa, tant on passe l’absurde au fer à friser. Zappa a en effet toutes les peines du monde à faire comprendre à la cour certains concepts…

- Q : Il a été fait objection à la chanson She painted up her face, qu’avez vous à dire à ce sujet ?
- Z : Et bien, je pense que c’est une pièce importante, du point de vue du texte.
- Q : Quel en est le concept ?
- Z : À ma connaissance, c’est la seule chanson du répertoire qui traite d’une fille qui est une groupie.
- Q : Qu’est-ce qu’une groupie ?
- Z : Une groupie est une fille qui aime les gens dans les groupe de r’n’r. Elle les aime beaucoup.
- Le juge Mocatta : Elle aime quoi beaucoup ?
- Z : Elle aime les membres du groupe beaucoup.
- Mr Campbell : Une sorte de fan, comme une fan de football ?
- Z : Seulement les membres.
- Q : Comme les stars de cinéma ont des fan clubs ?
- Z : Oui.
- Le juge Mocatta : Me Campbell : Je n’avais pas compris cela. Je pensais que vous aviez dit qu’il s’agissait en fait d’une fille qui était membre d’un groupe de r’n’r.
- Mr Campbell : Non, votre honneur.
- Z : Désolé, des filles qui suivent les membres.
- Le juge Mocatta : Comme des suiveurs ?
- Z : Oui.
- Mr Campbell : Une sorte de fan ?
- Z : Oui. Devrais-je continuer avec l’analyse de cette chanson ?
- Q : S’il vous plaît, oui.
- Z : C’est la seule pièce qui traite d’une observation des motivations de la fille. Beaucoup de groupes ont fait des chansons sur les groupies, mais la couverture du sujet a été superficielle et les paroles de cette chanson représentent une sorte de point de repère dans la façon dont le sujet à été traité.
- Q : Est-ce que c’est pensé comme une chanson sérieuse ?
- Z : Eh bien, je dirais que c’est tout aussi sérieux que tout ce que je fais d’autre.

(...)

Tout y passe, dans ce procès, tous les textes de 200 Motels que Frank Zappa va consciencieusement expliquer, en jonglant au ralenti avec la terminologie de la cour. Et grand bien cela lui a-t-il fait, à la cour, qui repartira moins ignare. Le juge Mocatta lui-même déclarera : « Quand j’ai pris cette affaire, je connaissais très peu de choses sur la musique pop ou rythmée. Je savais que cela avait à voir avec le rythme, la cohue et les atmosphère viciées. Je ne savais pas que cela avait à voir avec le sexe ou la drogue ».

Quoi qu’il en soit l’affaire va se terminer en queue de requin barjot. Le juge va déclarer qu’il s’agit d’un procès pour rupture de contrat, et non de savoir si 200 Motels était ou non obscène. Son verdict sera qu’il y a effectivement eu rupture de contrat, et que 200 Motels n’est pas obscène. Mais quand il a s’agit de savoir si le Royal Albert Hall allait payer les dommages, il est apparu qu’étant donné que le l’Albert hall est une institution Royale, il serait impropre qu’un musicien américain prévale dans un cas comme celui-ci.

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Citation : Frank Zappa à propos de la sortie de l’album One Size Fits All (une taille va à tous), l’expression idoine dans le vêtement : taille unique : « Je pense que j’ai passé pas mal de temps sur cet album. J’étais en studio pendant quatre mois, 10 à 14 heures par jour, et par Dieu, je veux que les gens entendent la chose. Je suis allé chez Warner, l’ai passé au président de la compagnie et à deux ou trois autres exécutifs, et les ai regardés l’écouter ; alors je peux dire qu’ils ont écouté au moins un de mes albums… Il a quelques chansons à histoires, mais il est assez orienté rock’n’roll. On pourrait même danser sur ce disque ! ».

Alors qu’au mois de mai, Frank Zappa enregistre et travaille à son 21ème album, Bongo Fury, c’est au mois de juin, le 25, que le 20ème sort de sa boite pour prendre le chemin des bacs. Sur la pochette de ce One Size Fits All que l’on peut écouter quel que soit son tour de taille, Frank Zappa fait refaire la carte du ciel par Cal Schenkel et son équipe de graphistes. On y trouve, entre autres, les constellations de la grenouille, de la baleine, de la Buick, du tyrannosaure, de l’aquarium, du canard ou du poisson d’argent… et lui qui se gausse ainsi de l’astronomie ne se doute pas qu’il aura plus tard un astéroïde à son nom.

Le premier titre qui ouvre cet album, Inca Roads, nous l’écoutions dans le 12ème n° du Requin Barjot. Et c’est ici la version télévisée de décembre 74 que nous allons écouter, une version fort bruitée, comme pour prouver que Zappa ne rate pas une occasion d’utiliser ce qu’il a d’inhabituel entre les mains. Il profite ici des ressources en bruitages et effets spéciaux visuels disponibles à la télé... les effets visuels, je les laisse, servile, à votre imagination fertile.

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Pour la version d’Inca Roads que l’on va trouver sur One Size Fits All, le chanteur sera bien plus sûr de lui, et Zappa utilisera le solo de guitare qu’il a joué lors du concert à Helsinki, l’automne précédent. Cette façon composite de travailler sur un album est aussi présente dans l’écriture de Frank Zappa, comme en témoigne ce très court titre de ce 20ème album, Evelyn, a modified dog (Évelyne, une chienne modifiée). Ce texte fait en effet référence à l’album Lumpy Gravy de décembre 67, où le propos était de réunir des gens qui discutent de choses significatives ou non-significatives autour et dedans un Steinway dont la pédale d’expression est maintenue de façon à ce que toutes les cordes du piano soient libres et résonnent par sympathie avec les voix des causeurs ; le tout entrecoupé de parties musicales. Huit années ont passé, et Frank Zappa s’imagine ce toutou modifié, surtout en ce qu’il pense…

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titre album durée
Montana You can’t do that on stage anymore Vol.2 8’18’’ (extrait)
Dog Breath Cucurullo Brillo Brullo 3’55’’
Florentine Pogen Cucurullo Brillo Brullo 10’10’’
Inca Roads version tlvise de dcembre 74 9’38’’
Evelyn, a modified One Size Fits All dog 1’04’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)