Pas de cuir pour la Warner

27/50
58’49’’

Citation : « Un compositeur est un gars qui fait son chemin en imposant sa volonté sur des molécules d’air qui ne se doutent de rien, souvent avec l’assistance de musiciens qui ne se doutent de rien non plus ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°27 - 58’49’’

Au cours de cette année 1977, Frank Zappa, fait exceptionnel, ne va pas sortir de disque, contrairement à ce qu’il avait prévu. C’est encore la Warner qui va faire des siennes, et empêcher la sortie d’un disque sur lequel Frank Zappa travaille depuis longtemps, Läther. Nous reviendrons sur cet album avorté, mais le fait demeure que 77 est la première année de sa carrière où il ne sort aucun disque. Néanmoins, au tout début 77, sur un disque de Robert Charlebois : Swing Charlebois Swing, Frank Zappa intervient avec sa guitare sur le titre Petroleum. Les écrivants sur le sujet ne sont d’ailleurs pas tous d’accord sur cette apparition dans le répertoire du futur brasseur canadien. On dit aussi que Frank Zappa a produit deux ou trois albums de Charlebois, qu’il ne sortira pas e, fin de compte, n’étant pas satisfait du résultat. Quoi qu’il en soit, ce début 77 est l’occasion de repartir en tournée européenne. Européenne, mon pied gauche ! Car comme trop souvent c’est du nord de l’Europe dont il s’agit presque exclusivement, et cette tournée en est un parfait exemple, la date la plus au sud étant au Pavillon de Paris. Il est vrai que c’est face à un public anglophone que Frank Zappa exprime le meilleur de son humour, usant et abusant du public qui ne demande que cela, et pour ce qui est du côté économique, il appert que les contrats se trouvent bien plus régulièrement en Scandinavie, en Allemagne, en Hollande ou en Belgique.

Le 9 septembre, retour au États-Unis, pour une série de 12 concerts qui vont les ramener au Palladium de New York, où ils enregistraient six mois plus tôt ce Zappa in New York qui se termine sur The Purple Lagoon. Un long instrumental où les solistes rivalisent de notes, sans doute pour profiter pleinement cette formation exceptionnelle, et à propos de ce Purple Lagoon, la pochette précise : C’est un arrangement spécial d’une pièce que nous avons jouée à la télé en décembre. Deux thèmes sont joués en opposition : The Purple Lagoon, et Approximate (une composition inédite qui date de l’époque du Grand Wazoo). Le 1er solo, c’est Mike Brecker au sax ténor, le second, c’est Zappa à la guitare (mais ce solo à été rajouté en studio), s’ensuit une transition mettant en scène les grognements fumant remixés du sax baryton de Ronnie Cuber, qui mène à la protubérance piquante du solo de basse de Patrick O’Hearn qui culmine, dans le mystère, et une grandeur conjurante, insufflés par le solo de trompette bioniquement modifiée de Randy Brecker.

Alors, alors alors… accrochez-vous, lala-itou.

Citation : « La différence entre les musiciens classiques et les musiciens de r’n’r est que les musiciens classiques ne sont intéressés que par l’argent, et leur retraite, tandis que les musiciens de r’n’r ne sont intéressés que par l’argent, et tirer un coup ».

Les musiciens qui passent par le groupe de Frank Zappa donnent souvent à cette occasion le meilleur d’eux-mêmes, avec des performances qu’ils n’atteindront plus ensuite. Terry Bozzio en est un parfait exemple. Ce jeune batteur entre dans le groupe en 75, sur l’album Bongo Fury, et quittera le groupe durant les répétitions de la tournée d’automne 78, pour former un groupe avec sa femme, Dale Bozzio, qu’il rencontre en 75 via Frank Zappa, et épouse en 79. De cette union naquit un album… (bâillement)… passionnant. Par la suite, même s’il ne perdra rien de ses talents de batteur, on ne le verra plus s’exprimer simultanément au chant et à la batterie, comme il le fait avec brio sur cet album, Zappa in New York, dans ce titre : Punky’s Whips. C’est une chanson qui met en scène ce pauvre jeune batteur qui tombe désespérément amoureux de Punky Meadows, guitariste solo du groupe Angel.

Car dans le monde en changement permanent d’aujourd’hui, des groupes de musique apparaissent toutes les 15 minutes avec un nouveau système promotionnel. Certains de ces systèmes ont été connus pour avoir laissé des d’irréparables cicatrices, dans les esprits de jeunes consommateurs insensés. Un tel cas est assit devant vous, live on stage, oui, Terry Bozzio, ce mignon petit batteur ! Terry est récemment tombé amoureux de la photo promotionnelle d’un garçon nommé Punky Meadows... guitariste soliste d’un groupe appelé Angel. Sur la photo, on voyait Punky avec une belle coiffure brillante, dans un demi-profil qui mettait l’accent sur la succulence babineuse du rictus de sa moue insolente. Dont la vue, a rendu le jeune batteur désemparé FOUU de désir.

Ledit Punky Meadows et son groupe angélique existent bel et bien, tout comme Steven Tyler (chanteur d’Aerosmith) auquel il est fait allusion dans la chanson. Mais c’est bien de Punky Meadows dont Frank Zappa se paie la poire, une poire suffisamment juteuse pour la maison de disque d’Angel pour que la Warner décide, sans en avertir Frank Zappa, de supprimer ce titre, de peur que Punky Meadows ou son label ne les attaque.

(...)

Citation : Frank Zappa à propos du titre Tities & Beer… « Personnellement, je n’aime pas la bière, mais vous devriez voir la réaction du public texan à cette chanson, c’est renversant ! ».

En cette année 1977, la production musicale de Frank Zappa semble être plus que jamais en pleine effervescence. En tournée la plupart du temps, il noircit suffisamment de partitions pour avoir trois albums de prêts, à venir après Zappa in New York dont il attend toujours la sortie, retardée par la censure frileuse de la Warner. Ce climat de tension avec la maison de disque monte en mayonnaise à ce moment là, c’est carrément la guerre ouverte avec le label.

D’ailleurs, Frank Zappa n’hésite pas à casser du sucre sur le dos de la Warner qui se sucre sur le sien, lors d’une improvisation vocale qu’il fait avec Terry Bozzio sur le titre Tities and Beer ; une version enregistrée en 77 peu après la rupture définitive avec le label. Cette chanson nous conte la mésaventure d’un des américains-types de Frank Zappa, le motard intéressé seulement par les nichons et la bière – Frank Zappa dans le rôle –, et qui va rencontrer le diable, interprété par Terry Bozzio à la batterie, ce qui aura fait faire à certain un rapprochement avec l’histoire du soldat de Stravinsky, un rapprochement… contesté par d’autre. C’est au beau milieu de ce titre que ce dialogue improvisé va prendre place. Pour la bonne compréhension du texte, il faut savoir que le Mr Agnew auquel il est fait allusion était vice-président sous Nixon, à peine aussi malhonnête que son président, mais que lui n’a jamais fait de prison.

(...)

(le dialogue est improvisé à partir de là)
le diable : Attends une minute... tu veux faire un deal avec moi...
OUAIS !
Ben… je sais pas mec, tu sais, je sais pas trop pour ça
Quoi ? tu perds ton, tu perds ton sang froid ?
Ça n’a rien à voir avec ça
T’es supposé être le diable, t’es supposé être mauvais
C’est une question de style, imbécile, je ne sais pas si tu as le bon style pour aller en enfer.
Ben tu sais, en fait je vais te dire, le plus honnêtement du monde, je suis très court en style, en fait.
Ouais, je sais. C’est ce qui me fait me d’mander
Mais j’crois, je crois que j’ai quelque chose qui pourrait t’intéresser
C’est quoi ?
Tu peux avoir mon âme, c’est un méchant p’tit enfoiré d’environ un millier d’années, mais une fois que tu l’as tu ne peux pas le rendre, c’est une garde éternelle, ça c’est un fait naturel. Tu me comprends, Diable ?
Oh oui
C’est pas rien
C’est vraiment dur, c’est vraiment mauvais. Écoutes, idiot, tu dois me prouver que t’es assez rude pour aller en enfer, que t’as assez de style pour aller en enfer, alors arrêtes de parler !
Ok, j’vais te dire un truc. Je te prouverai que je suis assez mauvais pour aller en enfer. Parce que je l’ai traversé, je l’ai vu, ça m’est arrivé, à moi ! Souviens-toi, j’ai été signé chez les Frères Warner pendant huit putain d’années !
(la foule applaudit)
titre album durée
The Purple Lagoon / Approximate Zappa in New York 16’40’’
Punky’s Whips Zappa in New York 11’
Manx Needs Women Zappa in New York 1’50’’
Tities & Beer Baby Snakes 6’14’’
Re-gyptian Strut Läther 4’42’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)