Séries Z et désillusions orchestrales

25/50
51’35’’

Citation : « Si on considère le processus de faire de la musique orchestrale normale, qu’ils appellent classique, comme une espèce d’église orthodoxe, et si on a comme théorie que la composition est l’art d’organiser des événements sonores dans le temps – le processus de décorer le temps – on a un canevas sur lequel travailler. Puis si on étend ces limites à inclure des mots parlés, des effets sonores que les gens considéreraient comme non musicaux, et si on structure ces événements sonores avec des événements sonores joués par des violons, et ainsi de suite, puis qu’on fait une pièce de musique là-dessus, c’est un événement iconoclaste ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°25 - 51’35’’

Le tour que prend la production musicale de Frank Zappa autour de cette année 74-75, le son des albums et la féroce productivité de Bizarre productions est du à une qualité extra-musicale de Zappa : une aptitude à s’entourer de collaborateurs de plus en plus nombreux, quitte à être assez directif. Il y a aussi une raison supplémentaire et de taille : outre son manager Herb Cohen (qui soit dit en passant est en sursis sans qu’il ou que quiconque n’en sache rien en cette année 75), c’est son épouse, Gail, qui s’implique de plus en plus dans la gestion de la carrière de son moustachu. Il faut aussi souligner que Barry Keene est progressivement remplacé par Kerry Mc Nabb depuis quelques années au poste d’ingénieur du son maison, ainsi Frank Zappa a les mains libre pour d’autres entreprises.

Entre les 20 et 21 mai (date de l’enregistrement de Bongo Fury), et la sortie de ce même Bongo Fury le 2 octobre, Frank Zappa écrit, arrange, répète et enregistre Orchestral Favorites, au Royce Hall de l’UCLA à Los Angeles, avec trente-sept musiciens. Cet album ne sortira qu’en 1979 pour de sombres histoire que nous verrons plus tard. Tout ceci, en plus de la sortie de One Size Fits All, notre album du moment dont nous ne pouvons passer sous silence ce gros sofa marron suspendu au sein de l’univers… que l’on voit sur la pochette. Un titre du répertoire de Frank Zappa depuis au moins 5 ans, mais dont je vous ai réservé l’écoute. Il apparaît en deux courtes parties sur notre album : l’une instrumentale et l’autre non. Le texte paraît assez étrange :

Je suis le ciel
Je suis l’eau
J’suis la sal’té en d’sous d’tes rollers
Je suis ton vice secret & tes pièces de monnaie perdues
Dans tes fentes
Je suis tes écorchures & et tes entailles
Je suis les nuages
Je suis brodé
Je suis l’auteur de tous ourlets & damassures
Je suis la dînette chromée 2x
Je suis les œufs de toute persuasion
Je suis tous les jours & les nuits
Je suis là
Et tu es mon sofa
Je suis là
Et tu es mon sofa
Je suis là
Et tu es mon sofa

Il s’agit en fait de la version Zappa de la création de l’univers, comme en témoigne cette introduction donnée dès 1970, sur scène. Nous écouterons dans la foulée les enregistrements de 1975, mais c’est plus explicite, et puis… nous sommes à Londres le 10 décembre 1971, lors de ce fameux concert de la désastreuse tournée hivernale qui inspirera aux Deep Purple ‘Smoke on the water’ pour l’incendie de Montreux, puis qui vaudra à Frank Zappa sa voix d’une tierce plus bas et les quelques fractures que lui inflige le fan-fou Trevor Charles Howell, à la fin du concert.

Il était une fois, il y a très longtemps, quand l’univers ne consistait en rien de plus élaboré que mark Bolan…

Oh oh, merci Frank, et ne l’prononce pas d’travers, c’est pas Mark Bolan, c’est Mark Wolman. Salut, les amis ! J’ai envie de venir vous rencontrer tous, et vous dire ce soir : Je m’sens super ! J’veux dire, j’me sens super bien ! Partout où je vais, les gens viennent toujours vers moi et disent Mark, Mark, Mark, Mark, Mark, Mark, est-ce que tu rigoles ? Laissez moi vous dire ceci les amis : Je ne rigole pas. J’veux dire, je suis massif, et je suis marron. Ouais… Combien de personnes ici ce soir peuvent deviner ce que je suis ?

Euhhhh, j’peux pas d’viner c’que tu es…

Bon, ben j’vais vous donner des indices. Et le premier indice est : je suis massif. Est-ce que ça aide ?

Pas très, non… j’sais pas c’que tu es…

Ok, j’en ai un. Indice n°2 : je suis doublé. Est-c’que ça aide ?

Non, pas beaucoup / qu’est-ce que tu veux dire ?

Hrm, bon je vais devoir vous donner un indice de plus, je sais que ça va vous faire trouver, et je déteste, vraiment, vous dire ceci… Mais indice n°3 : je suis marron !

Aaaah, tu es un sofaaa !

Il était une fois, il y a très longtemps, quand l’univers ne consistait en rien de plus élaboré que Mark Wolman, essayant de convaincre chacun des membres de ce public extrêmement branché, ici ce soir, qu’il n’était rien de plus et rien de moins qu’un gros sofa marron suspendu au milieu du grand vide, une lumière tomba des cieux. Et le voilà qui arriva, mesdames et messieurs, le bon dieu. Et il jeta un, il regarda ce sofa, et il se dit à lui-même : « quel sofa attirant, ce sofa pourrait être commercial !… avec quelques margaritas de plus dans la bonne compagnie »… mais je m’égare. Ce dont ce sofa à besoin, dit le Grand D, est d’un peu de sol en dessous, et alors, pour rendre ce projet de construction possible, il commanda l’assistance du corps des ingénieurs célestes, et, au moyen d’une mignonne petite chanson dans la langue allemande, qui est sa façon de parler dès qu’il s’agit de gros business, le bon dieu, fit un peu comme ça : allez, Jim Pons (…)

Et bien sûr mesdames et messieurs, cela veut dire « donnes moi un peu de sol en dessous ce gros sofa flottant ». Et sans doute, des planches de chêne apparurent dans l’immensité vide, du plus loin que la vision le permettait, couvrant tout de Belfast jusqu’à [Bagnorigious]. Et le seigneur posa son énorme cigare, et entreprit de délivrer sur le sofa la substance de son message, avec l’assistance d’une petite clarinette électrique, et ça donna à peu près ceci.

(...)

Citation : « J’adore les films de monstres, et plus ils sont bon marché, meilleurs ils sont ! ».

Frank Zappa se souvient d’un prédicateur : « J’ai vu une femme dans un de ces spectacles, qui avait l’air de prendre son pied parce que le prédicateur avait ‘posé ses mains sur elle’. C’était pas Jésus qui la faisait se pâmer, elle était au 7ème ciel parce qu’un bel homme portant un costume hors de prix la touchait. Il la tenait par le cou : ‘mettez-vous dans cette position ! Okay ? Voici venir Le Seigneur ! Tout chaud dedans ? Vous sentez cette chaleur qui coule en vous maintenant ?’. Je crois que le vrai truc, on ne lui a jamais donné le Bon Nom. Tout le monde devrait avoir l’opportunité de trouver son propre nom pour ça, mais n’oubliez pas ceci : Si vous choisissez le mauvais nom, vous pourriez vous retrouver à genou, en train d’aspirer la saucisse philosophique d’un type avec un costume en soie ».

Enregistré à Austin, Texas, les 20 et 21 mai 75, Bongo Fury, 21ème album de Frank Zappa, est l’occasion pour lui de retrouvailles avec son compère de la première heure, Don Van Vliet, alias Captain Beefheart. Ce dernier a entre temps poursuivi sa propre carrière de poète protéiforme à isolation pré-désertique, et il a toujours sa voix de derrière les limailles.

Cet album s’ouvre sur un titre inspiré d’une des 4 passions premières que Zappa et Beefheart partagent, les mauvais films fantastiques de série Z., et leurs bandes originales inapropriées, sur lesquelles Frank Zappa s’exprime ainsi en 1983 :

« Oh, la plus pire de toutes, c’est celle d’un film de science fiction mexicain appelé The Brainiac. C’est un des pires films jamais tournés, et quand le monstre apparaît, non seulement il est vraiment bon marché, mais il a un masque en caoutchouc qui laisse voir le col de l’acteur, et des gants tout pareils qui dépareillent un peu de son blouson de survet’. Quand il apparaît, il y a cette ligne de trompette qui n’est pas du tout terrifiante. C’est même pas faux, c’est simplement exactement la chose à ne pas mettre à cet endroit là, ça ne vous fait pas peur. C’est le meilleur exemple de musique inapropriée auquel je puisse penser. Avez-vous déjà entendu la chanson Debra Kadabra (sur Bongo Fury) ? C’est là-dessus qu’est cette chanson. Et quand vous entendez dans le fond "da da daa da daa", c’est qu’on se moque de cette ligne de trompette stupide qu’il y a dans le film. Mais, ici, personne ne l’a vu, alors vous ne pouvez pas comprendre l’humour de la chanson ».

Hmm, peut-être… mais en tout cas, cela ne va pas nous empêcher de l’écouter, le Captain Beefheart, entonner son chant déclamatoire distordu. Lui et cette Debra Kadabra qui se secoue les fesses et lui fait tourner la tête avec ses chaussures pointues, avant de lui couvrir le corps d’eau de Cologne, cette déesse de Lankershim Blvd., une très longue rue diagonale qui va jusqu’au studios Universal, et dans laquelle vous trouverez un excellent restaurant pakistanais.

(...)

Citation : « Il fut un temps ou j’adorais dessiner des petits points noirs sur du papier à musique. Je m’asseyais 16 heures d’affilée, recourbé sur une chaise avec une bouteille d’encre de chine, à faire des lignes et des points. Aucune autre activité n’aurait pu m’entraîner loin de ma table. Peut-être me levais-je pour aller chercher du café ou à manger, mais à part ça, j’étais collé à la chaise pendant des semaines, des mois, à écrire de la musique. Je trouvais ça chouette, parce que j’entendais tout dans ma tête, et que je me répétais sans arrêt combien c’était terriblement super ! Je n’écris plus de musique sur du papier… ce qui m’a enlevé le goût de continuer est d’avoir eu à travailler avec des orchestres symphoniques ».

Comme tous les ans depuis la création du monde et du sofa, Frank Zappa et les Mothers vont entamer, à l’automne de cette année 1975, une tournée automne-hivers-printemps, avec en catalogue un répertoire riche de 21 albums et sur scène le line-up suivant : Napoléon Murphy Brock au sax et au chant, André Lewis au clavier, Roy Estrada à la basse et au chant, et le jeune batteur Terry Bozzio qui vient de se joindre à la troupe, bien sûr accompagné par le Captain Beefheart ainsi que le slide-guitariste...

C’est ainsi qu’ils prennent la route pour passer, du 27 septembre au 29 octobre par Santa Barbara, Vancouver, Seattle, Dallas, Boston, Passaic, Hempstead, et Waterbury, Connecticut. Le 31 octobre, un concert d’halloween est donné au Felt Forum de New York, avec la participation de la chanteuse saxophoniste Norma Bell. S’ensuivront une dizaine de concert pour terminer cette année 75, tous au États-Unis, sauf pour le mois de décembre, quelque part entre le 7 et le 26, où Frank Zappa emmène son groupe pour un petit voyage en Yougoslavie, avec un concert à Ljubljana, et un autre à Zagreb.

On peut se demander quelle est la raison de ce voyage en Europe centrale pour deux concerts seulement, mais c’est pas dit qu’on ait une réponse ! Des contacts avec des musiciens… d’orchestres symphonique ? Un certain intérêt, une affection pour l’Europe centrale ?… qui se confirmerait alors en Russie et en Tchéquie dans les années 90 ? Bref !

(...)

Les 3 et 4 février, deux concerts au Japon, sur lesquels on va revenir, puis le 13 un concert à Vienne, en Autriche, sur lequel nous nous attardons.

A cette occasion, les personnes qui ont organisé la date, à Vienne, des gens de chez Stimmung der Welt, avancent à Frank Zappa l’idée d’un concert avec le symphonique de Vienne. Il est d’accord, et après deux ou trois années de travail, viendra le temps de se mettre aux préparatifs finaux. Ce concert, dont le budget est de 600.000$, est financé pour moitié par la télévision autrichienn, et par la radio et la mairie de Vienne d’autre part. Il va s’avérer au dernier moment que la personne qui s’était engagée pour la télévision n’avait pas entière autorité de le faire, et le budget est alloué à un autre projet. Frank Zappa se retrouve avec 300.000$ à trouver, et envoie Herb Cohen son manager aux États-Unis pour pécher des fonds, mais il n’y parviendra pas. Au final, les frais de son manager bredouille, et l’argent que Zappa a investi pour les copies des partitions, sans compter les trois années passés à écrire la musique – qui ne lui sont pas payées -, auront coûté 125.000$ au moment où le concert sera annulé. Ce ne sera là qu’un des nombreux déboires que Zappa connaîtra avec les orchestres symphoniques.

(...)

titre album durée
Once upon a time +sofa (intro clarinette) One Size Fits All 4’38’’ + 2’41’’
Andy One Size Fits All 6’04’’
Debra Kadabra Bongo Fury 3’54’’
200 years old Bongo Fury 4’32’’
Muffin Man Bongo Fury 5’32’’
Black Napkins Zoot Allures 4’15’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)