Tais toi et joues ta guitare !

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Citation : « J’ai jamais entendu parler d’une situation où les musiciens d’un orchestre demandent à un compositeur de leur payer des royalties pour l’interprétation de la musique qu’il a écrite ! »

LE REQUIN BARJOT V3 N°33 - 58’27’’

Si l’année 1980 est avant tout une année de tournée (plus de 100 concerts y sont donnés), elle est aussi l’occasion d’une nouvelle désillusion orchestrale. Frank Zappa et son groupe jouent le 24 mai en Hollande. Le directeur du Festival de Hollande rends visite à Frank Zappa dans son hôtel d’Amsterdam, et lui dit que le Festival désirerait organiser une performance spéciale de sa musique pour orchestre, avec le Residentie Orchestra de La Hague, ainsi que des interprétations d’autres pièces plus courtes par l’Ensemble de vents des Pays-Bas. Zappa lui réponds qu’il a déjà par le passé reçu plusieurs propositions, dont une du Philharmonique d’Oslo, qui pensait pouvoir comprimer les répétitions sur deux jours à peine, il lui raconte aussi l’échec du projet de Vienne en des termes ravageurs. Zappa lui dit néanmoins qu’il aimerait que la musique soit jouée, mais qu’étant donné qu’il y en avait beaucoup, et que c’était une musique difficile, il n’était pas question d’en discuter sans la garantie d’un minimum de trois semaines de répétitions, et que de plus, il n’était plus du tout disposé à dépenser quelque argent de sa poche dans de tels projets.

Ce directeur lui assure alors que non seulement ils est très volontaire pour que le projet voit le jour, mais qu’en plus, le Festival est prêt à payer tous les frais. Le Festival de Hollande va mettre 500.000$ pour l’événement, et un accord va être prit avec CBS pour enregistrer, distribuer la musique, et rémunérer quelques copistes pour préparer les nombreux scores. Or ces 500.000$ ne couvrent que les salaires des musiciens hollandais, pour les concerts, et la location de la salle. Comme d’habitude, le reste du financement doit être trouvé par Zappa, pour toute la structure de sonorisation du concert, les salaires des ingénieurs du son, les frais de déplacement, etc… CBS va rallonger sa participation pour rémunérer l’orchestre pour les sessions d’enregistrement, et Frank Zappa compte financer le reste en mettant sur pied une tournée parallèle de son groupe de rock, qui doit durer 17 semaines, et pour laquelle il paie 15.000$ chacun de ses musiciens, nourris et blanchis.

Mais peu avant que ne démarrent les réptitions aux États-Unis, deux de ses musiciens, Vinnie Colaiuta et Jeff Berlin, vont entreprendre des menées secrêtes pour augmenter leur salaire individuel en disant à la compagnie de n’en rien dire aux autres. En 1981, sortira le 31ème album de Frank Zappa, Shut up and play yer guitar (tais toi et joues ta guitare), et si le rapprochement et complètement gratuit, on y trouve ce Treacherous Cretins, ces traîtres crétins, enregistré le 17 février 79, l’Hammersmith Odeon de Londres.

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Frank Zappa est rapidement au courant du coup de j’arnaque que tentent ses deux musiciens félons, et décide alors d’annuler la participation du groupe électrique avec l’orchestre, s’économisant par-là beaucoup de souci et d’argent. Les concerts avec l’orchestre sont maintenus, en acoustique dans des salles plus petites, avec cinq jours d’enregistrement prévus après les concerts.

Mais environ une semaine après cette tentative de détournement de ses propres musiciens, Frank Zappa reçoit une lettre du Residentie Orchestra, qui l’informe de ce qu’un comité de l’orchestre (un groupe de musiciens qui représentent leurs pairs auprès de la direction de l’orchestre) a engagé un avocat, et était prêt à entamer des négociations pour déterminer le montant des royalties qu’ils espraient obtenir pour les enregistrements. Cette requête paraît complètement irréelle à Frank Zappa qui s’est déjà arrangé pour que CBS paieà grands frais les musiciens pour ces 5 jours d’enregistrement. De plus, il se dit que ce ne serait pas une bonne idée du tout que de créer un précédent qui nuise à d’autres compositeurs en accédant aux desiderata de, je cite, cette cupide bande de mécanismes.

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Citation : Mme Louise Varèse, 91 ans, veuve d’Edgar, le 17 avril 1981 à propos de Frank Zappa : « C’est un très charmant garçon, et vous savez… il est très sérieux à propos de la musique de Varèse… »

C’est au Palladium de New York, qu’a lieu l’événement, ce 17 avril 81. Joel Thome, qui dirige The Orchestra for Our Time (l’Orchestre pour notre temps), approche Frank Zappa avec l’idée de participer à un hommage à la musique d’Edgar Varèse, qui doit être tenu au Musée Whitney. Fan de la première heure (il possède le disque des Ionisations avant même ses 15 ans), Zappa est enthousiasmé par ce projet, et il espère que sa présence puisse attirer les kids, et que ceux-ci écoutent, et en viennent à aimer, la musique de Varèse. Il assure d’autre part aux éventuels réfractaires à ce genre de public : « les jeunes qui viendront seront peut-être un peu turbulents, mais j’ai toujours eu de bonnes relations avec eux, et je leur ai toujours parlé comme s’ils étaient mes voisins ».

Lors de cette soirée qu’il va déplacer dans le Palladium, plus spacieux, et plus approprié – c’est un ancien opéra –, Zappa porte un costume avec cravate, et va présenter la soirée, se considérant lui-même comme l’élément comique du spectacle. Après les déboires orchestraux que Frank Zappa connaît en Europe l’année précédente, cet épisode témoigne en tout cas de ce que certains musiciens du monde symphonique commencent à prendre au sérieux les prétentions de Zappa à entrer dans le monde fermé de la musique dite sérieuse. D’ailleurs dès le mois de juin de cette année 81, il travaille avec l’Orchestre de la Symphonie de Berkeley.

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Cette année 1981 va voir sortir deux double-albums de plus, Tinseltown Rebellion et You Are What You Is, ce qui aurait pu être d’autant plus risqué en ce qui concerne les chances de vente de ce triple album de guitare solo (Shut up and play yer guitar, sorti le 11 mai 81). Mais en 1982, Frank Zappa constate qu’il n’a pas à regretter de l’avoir fait : « Je suis content de les avoir faits. Je veux dire, j’ai attendu de les faire pendant longtemps. Et beaucoup de gens pensaient que j’étais fou de prendre le temps de les faire. Mais aujourd’hui, ce groupe d’albums vend plus que You Are What You Is et Tinseltown Rebellion. On a commencé à gagner de l’argent avec après seulement deux semaines dans les bacs. Je vends plus par correspondance que chez les disquaires. Je parle juste de ce qu’à coûté l’album par rapport à ce qu’il a rapporté de profit après deux semaines. Je fait du profit avec cet album, et You Are What You Is commence à peine à être diffusé à la radio à New York et dans le Connecticut, personne ne le programme ailleurs, et il ne se vend pas pour un sou, alors que c’est un album superbe. Les albums guitare, eux, continuent à se vendre ».

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Citation : « Je l’ai édité sans textures vocales, et j’ai trouvé que c’était plat. J’ai pensé qu’il avait juste besoin d’une distraction vocale pour vous préparer au truc suivant… parce qu’un solo après un autre et après un autre sans interruption…. Pour moi ce n’était pas assez dynamique ».

30, 31ème et 32ème albums de Frank Zappa, Shut up and play yer guitar se vendra comme des petits pains, en dépit de ce qu’il ne compte que des soli. Et l’on peut dire que Frank Zappa n’a pas du nez que sur les photos, quand il a insisté auprès de sa propre production pour sortir l’album. Un album qui, outre la progression d’accord secrète de Carlos Santana, aura permis aux auditeurs de découvrir quelques instruments plutôt inhabituels dans la discographie, comme la prestation de Warren Cucurullo au sitar électrique sur Carnasie.

On y trouvera aussi, regroupées dans cet album, les différentes guitares qu’utilise le maître, six-cordistes à vos stylos : une copie de Gibson SG faite à la main, une Les Paul du même facteur et une Fender Stratocaster toutes deux équipées de micros Di Marzio, ainsi que (et c’est plutôt rare), une guitare acoustique Black Widow avec des micros EMG branchée directement sur la console.

C’est cette guitare là que l’on entend sur Stucco Homes, des maisons de stucs qui peuplent les souvenirs d’enfance de Frank Zappa, un titre enregistré on ne sait quand, aux studio Paramount de Los Angeles, avec le batteur Vinnie Colaiuta, et Warren Cucurullo à la guitare rythmique. Un des morceaux préférés de Zappa lui-même.

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Entre autres instruments inusités dans la discographie, c’est du bouzouki dont Frank Zappa joue sur le tout dernier titre de ce Shut up and play yer guitar. Un album fleuve qui se jette dans l’océan (la solution ultime, vous vous souvenez ?) de la production sonore, comme un canard égaré ; entre nous, une des friandises préférées de nous autres requins barjots. Il est d’ailleurs intitulé Canard du jour (en français), et c’est d’une improvisation qu’il s’agit, enregistrée aussi aux studio Paramount de Los Angeles on ne sait quand, une improvisation en duo, avec le violon de Jean-Luc Ponty, et le bouzouki de Frank Zappa.

titre album durée
Treacherous cretins Shut up and play yer guitar 5’34’’
Shut up and play yer guitar Shut up and play yer guitar 5’38’’
Ship Ahoy Shut up and play yer guitar 5’26’’
Pink Napkins Shut up and play yer guitar 4’41’’
Stucco Homes Shut up and play yer guitar 9’08’’
Canard du jour Shut up and play yer guitar 9’57’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)