Vigah, les Muthers, le studio Z.

03/50
59'22''

Citation : "J’adore les films de monstre, et plus ils sont bon marché, plus ils sont bons."

LE REQUIN BARJOT V3 N°3 – 59’22’’

C’est par Ronnie Williams – celui qui collait ses crottes de nez sur la fenêtre – qu’en 1963 Frank Zappa rencontre Paul Buff. Son studio porte le nom de PAL Records, à Cucamonga, petite ville à quelques miles au Nord-Est d’Ontario.

C’était au départ un simple arrêt de trains de la compagnie AT&SF Railroad, où l’on peut imaginer que Calamity Jane prenait le thé avec Jolly Jumper, et qui s’est transformée en ville, s’agrandissant au Nord vers la célèbre route 66. Le studio PAL est situé au 8040 North Archibald Avenue, dans une maison branlante de trois pièces. La plus grande, en L, sert de studio, et la régie est pour l’époque remarquablement équipée, surtout pour un bled comme Cucamonga. On y trouve de quoi y faire des disques, une table 8 entrée Presto avec ses compresseurs petit-budget, une chambre d’écho à ressort Hammond, et un égaliseur de chez bricolo, alias Paul Buff. Frank Zappa va travailler avec Buff pendant un an.

Puis, le mariage de Frank Zappa capote tout à fait, il divorce et emménage dans le Studio PAL. Son arrivée « en résidence » dans le studio va considérablement amplifier l’activité de Paul Buff qui va profiter de sa présence pour enregistrer un maximum de titres à soumettre aux grandes maisons de disque. Et au début 1963, il crée son propre label Vigah, sous lequel il va sortir ce dont elles n’auront pas voulu. Paul Buff, Ronnie Williams, Dick Barber et Zappa vont tour à tour jouer de tous les instruments, sur ces premiers disques, avec Ray Collins qui chante How’s your Bird ? (comment va ton oiseau-ta gonzesse ?, décliné en comment va ton poisson, ton nez, ton frère, ta sœur, ta grand-mère, etc…). On entend ici les premiers bruits de gargouillage qui enfoncent le clou du 46ème degré.

(...)

En avril 1963, Bob Guy, qui présente des films d’horreur sur une chaîne de télévision locale, décide de faire un disque d’horreur-humoristique. C’est Frank Zappa qui écrit les deux titres et qui joue tous les instruments, sauf les percussions et les chœurs assurés par Dick Barber. Ces deux titres : Dear Jeepers et Letter from Jeepers sont une parodie du film de 1958 de John Zacherle « Dinner with Drac ». Et tandis que Frank Zappa s’active au studio PAL sur ses mises en scène sonores, son ancien prof d’anglais reprend le tournage de son western.

Refrain : _Y’a pas moyen d’retarder _Ce malheur qui vient tous les jours

Au studio PAL, l’activité bat son plein, avec tous les Buff, Barber, Williams et Collins qui défilent au gré des productions souvent refusées par les compagnies de disque, et donc souvent autoproduites. Cette activité bien peu lucrative commence à faire des trous dans les finances de Paul Buff. Mais Frank Zappa, lui, quand il ne fait pas fumer les circuits du studio PAL à force d’expérimentations, joue, joue et joue encore. Peu de temps après son emménagement, il reçoit la visite de Don Van Vliet (Captain Beefheart), et il va avec lui faire plusieurs enregistrements précurseurs du Captain Beefheart Magic Band. Le groupe s’appelle The Soots, soot qui signifie suie, comprenne qui pourra.

En 1963, les compagnies de disques louent les masters de producteurs indépendants. Ceux-ci les leur amènent, restent propriétaires de la bande, et contre une avance en liquide, les maisons de disques vont utiliser ces masters pendant quelque temps avant de les leur rendre. The Soots ont trois enregistrements à proposer : une reprise de Little Richard Slippin’ & slidin’, un morceau intitulé Cheryl’s Canon, et Metal man has won his wings (l’homme de métal a gagné ses ailes), un titre qui figurera dans les coffrets rares des Old Masters, et qui est réédité en 1998. Les problèmes d’argent de Paul Buff sont plus que jamais à l’ordre du jour au milieu de l’année 1963, il contracte des dettes et craint de perdre son studio. Alors, pour quelques dollars de plus, il travaille comme ingénieur du son pour Art Laboe, d’Original Sound. Frank Zappa va profiter des relations que Buff se fait à Hollywood, et va pouvoir aller proposer ces titres des Soots à Milt Rogers – qui n’est pas le frère de Buck – de chez Dot Records. Celui-ci va les refuser tout net en disant « Mais !.. la guitare est distordue ! ! ».

Après cet épisode, il va former un trio appelé The Muthers, avec un U, Les Papp à la batterie et Paul Woods à la basse. Frank Zappa y joue de la guitare, et chante (un poste duquel il ne sera jamais vraiment satisfait, mais c’est un fervent défenseur du on est jamais mieux servi que par soi-même).

(...)

Citation : « J’ai un message à tous les gens mignons dans le monde... si vous êtes mignons, ou peut-être même que vous êtes beau... Nous autres, les enfoirés pas beau, SOMMES BIEN PLUS NOMBREUX QUE VOUS, ici bas ! ! Alors faites gaffe ».

En cette fin d’année 1963, plusieurs événements vont chambouler le train-train quotidien du studio PAL, fait d’heures interminables d’enregistrement. Les finances de Paul Buff sont au plus bas, et les séances qu’il fait comme ingénieur du son pour Art Laboe et Original Sound ne suffisent pas à éponger des dettes dont il n’arrive plus à se défaire.

D’autre part, Don Cerveris (vous vous souvenez, l’ancien prof d’anglais ?) reprend le tournage de son western. Son Tim Sullivan de producteur à réussi à trouver des capitaux, et tous les créanciers sont remboursés. Ce film, dont le tournage avait débuté en 1959, voit enfin le jour sous le titre Run Home Slow, avec Mercedes Mc Cambridge, qui joue avec James Dean dans Giant.

(...)

Pour la musique du film Run Home Slow, Frank Zappa va être payé deux mille dollars. Cet argent va lui servir à faire deux choses :
- Primo, changer de guitare. Il va s’acheter une Gibson ES-5 switchmaster qu’il va utiliser pendant cinq ans, et que l’on entendra sur les trois premiers albums ;
- Secundo, il va racheter à Paul Buff le studio PAL.

(...)

Le reste de l’argent lui servira à payer son divorce, et le Studio PAL est rebaptisé Studio Z. Le soir de l’inauguration du Studio Z, sont présents Captain Beefheart et son ancienne petite amie Laurie, Motorhead Sherwood qui parle de sa copine, Ray Collins, Frank Zappa et Bob Narciso qui chante ; ambiance…

Sur la vitrine occultée du Studio Z, on peut lire en 1m sur 2 enregistrez votre groupe, 13$50 de l’heure. Sauf que… à Cucamonga, il n’y a personne qui ait un groupe qu’il veuille enregistrer.

(...)

Citation : « je fini par dormir dans le décor du laboratoire de Bill Sweeney, à côté des toilettes au fond du studio »

La vie est rude au Studio Z. Douze heures par jour, c’est une vie d’overdubbing obsessionnel, il n’y a en guise d’équipement sanitaire qu’un évier industriel et un chiotte, et rien à bouffer. Motorhead Sherwood qui n’a pas d’endroit où habiter va, à l’invite de Frank Zappa, emménager dans le Studio Z. C’est lui qui va ramener un stock de purée en sachet, de café instantané et de miel qu’il a récupéré par quelque moyen illicite dans un car de don du sang. Motorhead et aussi calé en mécanique (ce qui lui vaut son surnom), et c’est après avoir été le roadie des mothers qu’il intégrera le groupe avec son saxophone.

(...)

Frank Zappa fait aussi de la radio, dans la radio locale de l’université, une émission intitulée The Uncle Frankie Show. Il n’est pas étudiant, mais personne ne vérifie vraiment qui parle, et il tiendra une semaine sur les ondes avant de se faire virer. Ici, il donne des cours de piano sommaire, deux types d’anatoles pas très fatigant à jouer et avec lesquels il affirme aux auditeurs qu’ils pourront jouer approximativement 15.000 chansons de rock différentes dans leurs fêtes.

Excerpt from The Uncle Frankie Show 0’40’’

(...)

Peu après avoir pris possession des locaux du Studio, Frank Zappa entend parler d’une vente aux enchères de décors de cinéma des studios hollywoodiens F.K. Rockett. Frank va y acheter, pour 50$, plus de décors qu’il ne peut en mettre dans le studio : un cyclorama à deux faces (une pour la nuit et une pour le jour), une cuisine, une bibliothèque et une façade. Tous ces décors vont être repeints, et il va en recycler quelques-uns uns en une cabine de vaisseau spatial en deux dimensions et complètement improbable, qu’il va utiliser pour un projet de film de science-fiction intitulé Captain Beefheart contre les hommes-grogneurs (ou homme-cochon, c’est comme vous voulez).

(...)

titre album durée
How’s your Bird ? Cucamonga Years 2’11’’
Dear Jeepers Cucamonga Years 2’28’’
Letter from Jeepers Cucamonga Years 2’23’’
Metal man has won his wings The Old Masters Box One Mystery Disc 3’05’’
Trouble every day Freak Out ! 6’16’’
Run Home Slow Theme The Lost Episodes 1’23’’
Original Duke of prunes The Old Masters Box One Mystery Disc 1’17’’
The Duke of prunes Absolutely Free 2’13’’
Opening Night at Studio Z The Old Masters Box One Mystery Disc 1’34’’
The Village Inn The Old Masters Box One Mystery Disc 1’17’’
Steal Away The Old Masters Box One Mystery Disc 3’43’’
I was a teenage maltshop The Old Masters Box One Mystery Disc 1’10’’
Excerpt from The Uncle Frankie Show The Old Masters Box One Mystery Disc 0’40’’
Bossa Nova Pervertamento Mystery Disc 2’15’’
Inca Roads One Size Fits all 8’45’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.