Zappa boucle la boucle

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Frank Zappa en 1993 pour le magazine Pulse : « On a un nouveau petit chat. C’est le nain de la portée. Il est adorable. Je l’appelle Squeech car c’est le bruit qu’il fait. Diva voulait l’appeler grille-pain, mais je pense qu’elle a changé d’avis »

LE REQUIN BARJOT V3 N°49 - 59'50''

C’est dans le magazine Pulse, que se trouve cette gentille anecdote. L’année 1993 est bien évidemment l’occasion de moult interviews, et les journalistes abordent inévitablement le sujet de sa santé, avec plus ou moins de tact. Pour le n°12 de Rock CD, Joe Jackson (pas le pianiste) lui demande si sa condition est terminale. La réponse ne se fait pas attendre : « Tout est terminal. Mais pour la question de savoir si c’est à court terme, la seule chose que je peux dire, c’est que j’espère que non. Ça dépend… C’est pourquoi, maintenant, il faut que je vous quitte pour aller dans ma chambre recevoir une transfusion sanguine ».

Même certains jours, où il ne peut quitter le lit, c’est Spencer Chrislu l’ingénieur mix qui monte dans sa chambre lui faire un rapport complet de ce qu’il se passe dans le studio de l’UMRK ; les jours les meilleurs, il peut passer jusqu’à 10 ou 12 heures devant son synclavier, dans lequel sont stockés environ 500 travaux inédits… et qui le sont toujours. Il prévoit la sortie d’un deuxième album des enregistrements des soirées du Yellow Shark avec l’Ensemble Modern, toujours inédit, et sélectionne les titres de l’album The Lost Episodes, qui ne sortira qu’en 1996. Un album sur lequel on trouvera des pépites, comme ce Lost in a Whirlpool, perdu dans un tourbillon, que nous écoutions dans notre 22ème épisode. Un blues chanté par l’encore adolescent Captain Beefheart en 1958 ou 59, dans une classe vide du Jr College d’Antelope Valley, à Lancaster Californie. Zappa joue d’une guitare qu’il a depuis six mois, son frère qui lui en a montré les rudiments l’accompagne à la rythmique, et Don Van Vliet, le Captain Beefheart, improvise ce texte dans lequel il est question d’une déception amoureuse, imagée comme on se ferait jeter aux toilettes ; il est bien dur de reconnaître la voix de Don Van Vliet, qui parodie très haut perché un chanteur de blues.

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Le 2 novembre de cette année 1993, sort l’album The Yellow Shark, sous les acclamations de la critique. Frank Zappa, le compositeur américain, semble avoir enfin trouvé un groupe de musiciens qui puisse interpréter ses musiques les plus difficiles, cet Ensemble Modern avec lequel il aurait pu travailler encore sur de nombreux projets. Extrait du Yellow Shark, nous tournons la page avec Times Beach II. C’est une pièce en 5 mouvements, commandée par le Quintette de Vents d’Aspen, qui ne réussira pas à l’interpréter entièrement lors d’un concert en 1985. Le titre fait référence à la ville du même nom, qui fut le lieu de la première catastrophe environnementale aux États-Unis, avec l’évacuation de tous les habitants de ses rues infestées de Dioxine. L’Ensemble Modern refusa tout d’abord de la jouer, comme le raconte le directeur de l’Ensemble :

« Ça commence comme une pièce de Varèse. Nous avons eu une très intéressante expérience avec cette pièce. Quand nous l’avons joué pour la première fois, c’était à Los Angeles, on a trouvé que c’était une pièce de musique moderne très très abstraite. Je pense que nous n’avions pas compris ce que c’était, ou comment ça devait être joué. Après tout ce travail, elle est venue très tard dans le répertoire. Nous avions déjà préparé d’autres pièces, mais nous avions besoin de quelque chose en plus. Les musiciens s’y sont opposés, mais j’ai alors dit qu’on devrait peut-être essayer encore. Frank a dit "pourquoi pas ? allons-y !", et la façon de le jouer devint très claire. Elle n’a pas de dynamique, pas d’articulations, juste des notes brutes. Frank nous a chanté les phrases. Soudainement, c’est devenu très vivant, et la personnalité de la musique est apparue. Ce n’était plus du tout une musique abstraite ».

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Citation : « Des machines comme le synclavier m’ont donné la possibilité d’entendre des choses que je n’aurais jamais rêvées d’entendre, en termes de molécules d’air en mouvement ».

Alors que l’année 1993 touche à sa fin, la vie de Frank Zappa aussi. C’est une course contre le temps qu’il mène jusqu’au dernier moment. Pour lui, une journée normale comptait 18 heures de travail, où, s’il était très excité sur une idée qui retenait toute sa concentration, c’était 25 ou 26 heures qu’il passait à lui donner forme avant d’aller dormir. Aussi, ces ultimes journées de travail de douze heures dans le meilleur des cas ne suffisent plus à conserver le rythme de jadis. Frank Zappa bénéficie pourtant des meilleures conditions qu’il a jamais eues, en terme de technologie, d’équipements, d’environnement professionnel et de sécurité financière. Tous ces détails sont finalement arrangés comme il l’a toujours voulu, et ce départ précipité est une bien amère certitude pour ceux qui l’entourent.

La dernière création sur laquelle il aura travaillé, sera Civilization Phaze III, qu’il compose au synclavier dont il explore tout le potentiel pour pouvoir développer ses artefacts sonores favoris : de nouvelles textures, des mélodies bizarres et surtout ce goût pour écrire des formes rythmiques qui dépassent l’exécution humaine. Il dira même à un journaliste avoir écrit des 88tuplets, une figure rythmique composée de 88 blanches pointées sur lesquelles se superposent 35 rondes. Le journaliste lui demande : « et qu’est-ce que ça vous fait ? », Zappa répond : « qu’est-ce que ça fait ? ça me donne envie de danser ! ».

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Peter Rundle va témoigner d’un legs que Frank Zappa laissera dans les mémoires de ses musiciens (et des autres), l’idée de la validité de l’interprétation musicale. Frank Zappa écrit None of the above, une pièce pour quintette de cordes qui ne correspond pas, comme le titre le dit, à ce que la musique pour un quintette de corde est censée être.

Celui qui dirige l’Ensemble Modern déclare à propos de cette pièce : « Il y avait là encore beaucoup de travail. Bien sur, en tant que musiciens classiques, quand nous jouions une note, nous la jouions telle qu’elle était écrite, sans oser y faire quoi que ce soit d’autre. Dans une phrase maintenant célèbre, Frank nous disait ‘Now, style it’ (bon maintenant, du style) ; un langage très inhabituel pour nous. Les gens ont vraiment essayé, et la version qui est sortie à été très bien jouée. Elle a des articulations et des techniques très inhabituelles. Par exemple, on y joue beaucoup sul ponticello, près du chevalet. Il était parfois très dur pour nous de comprendre les expressions personnelles de Frank, comme « y mettre des sourcils ». Je pense que c’était un commentaire ironique sur la musique. Quand il nous disait se ‘styler’, il voulait dire que nous devions y ajouter nos expériences personnelles dans la musique contemporaine, pour donner à la musique une personnalité particulière ».

L’année 1993 va se poursuivre sur les derniers travaux de Civilization Phaze III, qui boucle la boucle avec Lumpy Gravy, de 26 ans son cadet. À propos de ce dernier travail, Gail son épouse dira au Los Angeles Times : « Je pense que c’est vraiment comme finir sa vie. Après l’avoir fini, il m’a dit qu’il n’avait plus rien à faire. Je lui ai demandé s’il n’y avait rien d’autre dont il veuille me parler, et il a dit ‘non, j’ai fait tout ce que je pouvais faire’ ».

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Citation : « On utilise des choses techniques dans la musique qui… si on ne les écoute qu’avec ses tripes, ou avec son cœur pour les chansons, etc… On prend ça pour quelque chose d’évident, et on ne réalise plus le miracle que c’est, que quelqu’un l’ai mis sur un bout de papier, et qu’ensuite quelqu’un d’autre l’ai joué. J’veux dire, c’est miraculeux. On fait quelque chose à partir de rien… vous savez… vous attrapez juste des notes dans le vide, vous les mettez sur une feuille de papier, et à travers le long processus stupide de copier des points noirs sur des bouts de papier, et de le donner à des gens, puis quelqu’un va lever une baguette dans l’air… et ce résultat c’est cet organisme musical que vous écoutez. C’est un miracle ! »

Dernière des créations de Frank Zappa, Civilization Phaze III est la suite, 26 ans plus tard, de l’album Lumpy Gravy. Le synopsis est le même : des gens habitent à l’intérieur d’un grand piano, et discutent entre eux de ce que les vilains font à l’extérieur, prétexte pour l’auteur à une critique sociale des dérives politico-économiques de son pays, les États-Unis. On se rendra compte que ces 26 années n’ont rien arrangé, et que les cupides inconscients de l’extérieur n’ont fait dans ce laps de temps que poursuivre leurs macabres entreprises de pollutions, de spoliations, d’abrutissement des esprits, d’insectisation des humains qui vivent dans des gratte-ciel contigus qui donnent à la ville, serrée sous le grand piano, son vrai visage de termitière.

Comme nous l’avons vu, Frank Zappa lui-même sait qu’il s’agit là du dernier travail que le temps lui laissera accomplir, et c’est in-extremis qu’il parviendra à compiler l’énorme travail de composition qu’il a fait pour cet album dans son synclavier. À la première écoute de ces compositions, le compositeur Charles Amirkhanian qui interviewa plusieurs fois Frank Zappa à partir de 1993 :

« Ça m’a surpris quand je l’ai finalement entendue car c’était tellement entier, sans compromis. Il y avait tant de références aux compositeurs dodécaphoniques vénitiens… un chromatisme très austère, qui n’est pas des plus vendeurs, et qui ne va pas trouver la faveur de beaucoup de partisans de Zappa. Aussi… je prédis qu’il faudra de nombreuses années pour que les gens en viennent à s’accorder avec ce type de compositions ».

Précédé, pour les principaux, d’Ami Hadani, Dick Kunck, Barry Keene, Kerry McNabb, Michael Braunstein, Bob Liftin, Joe Chicarelli, Mark Pinske et Bob Stone, l’ingénieur du son Spencer Chrislu est aussi un des témoins majeurs du travail qu’accomplit Frank Zappa depuis une dizaine d’années (c’est lui qui remixe en 92 l’album de 84 avec Pierre Boulez) : « Je pense que ce qu’il considérait comme le couronnement de ce qu’il a accompli dans ses compositions, était probablement N-Lite. C’était une composition sur laquelle il avait passé plus de dix ans, à affiner, à parfaire, à mixer, à refaire… (...)

(...)

Ce N-Lite (il s’agit de lumière négative), est une danse en six mouvements sur trois tableau, qui montre le monde extérieur accablé par la nécro-science, les désastres écologiques, l’échec politique, l’absence de justice et la stupidité religieuse. Le 1er mouvement, Lumière Négative, montre le tableau de gauche sous la forme du laboratoire d’un savant fou. Il a inventé la lumière négative, et assassine avec tout un assortiment d’animaux en cage. Le 2nd mouvement, Venise Submergée, montre dans le tableau central des danseurs costumés en monuments vénitiens célèbres, qui disparaissent dans des vagues de théâtre maladroitement actionnées. Le 3ème mouvement, Le Nouvel Ordre Mondial, présente, dans le tableau de droite, une ville sombre emplie de citoyens miteux se déplaçant en lignes sous la surveillance d’escadrons de poneys en uniformes. Puis, le 4ème mouvement, Le Style de Vie que Vous Méritez, transforme le tableau de gauche en une salle d’audience, où des cochons se font des procès l’un l’autre en traînant derrière eux des sacs remplis d’argent. Le mouvement suivant, intitulé Créationisme, change le tableau central en une espèce de collage cubiste d’histoires bibliques mal imaginées, dont le jardin d’Éden, l’arche de Noé, Sodome et Gomorrhe etc… Les cochons et les poneys danseurs rejouent ces scènes, mais les mélangent toutes, n’arrivant qu’à une espèce de final incompréhensible. Enfin le 6ème mouvement, Il est Ressuscité, voit arriver sur le tableau de droite Jésus, qui apparaît soudain au milieu de tout ça, comme un diable bafoué sortirait de sa boite. Les danseurs tentent de l’adorer, mais ils les rejette. Après avoir examiné le gâchis qu’ils ont fait de ses paraboles, ils disposent d’eux avec une grenade sacrée, puis saute dans le piano... rejoindre la résistance.

(...)

titre album durée
Lost in a Whirlpool The Lost Episodes 2’46’’
Ronnie Sings The Lost Episodes 1’05’’
RDNZL The Lost Episodes 3’49’’
Basement Music #1 The Lost Episodes 3’46’’
Times Beach II The Yellow Shark 7’31’’
Be bop tango The Yellow Shark 3’43’’
None of the above The Yellow Shark 2’17’’
Carol You Fool YCDTOSA vol.3 4’06’’
N-Lite Civilization Phaze III 18’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)