Zappa crée son Eglise et sa Transnationale

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Citation : « Dans les premiers jours de l’administration Reagan, on a commencé à entendre parler de cas juridiques impliquant la prière à l’école, des théories créationiste, etc. Un des résultats (...) fut qu’en Californie, on décida de commander pour les écoles de nouveaux livres de science. Ils devaient être rédigés pour équilibrer le galimatias créationiste avec le reste, et quand les livres arrivèrent, il restait si peu de science dedans, qu’ils furent refusés, et probablement vendus au système scolaire de quelqu’un d’autre. Alors je lance ici un sort sur les "crétins qui déclarent que l’américanisme égal le christianisme égal une bonne politique fiscale égal 15 minutes avant Armageddon, mais Armageddon, c’est ok, car NOUS allons aller au paradis, et pas EUX" : Mon humble sort est celui-ci : puisse votre merde venir à la vie et vous embrasser »

LE REQUIN BARJOT V3 N°43 - 59’06’’

Au cours de l’année 1988, outre l’ultime tournée et ses déboires, le travail d’édition de ses enregistrements, ceux réalisés pour la série des YCDTOSA dont le second volume sort en même temps que le premier, et les 30 heures hebdomadaires qu’il déclare consacrer au synclavier (là, on commence à en douter), Frank Zappa met la dernière main au Real Frank Zappa Book, qui doit être publié en mai 89. C’est une compilation de biographie sélective et de discours polémiques, transcrites par Peter Occhiogrosso qui a enregistré ses conversations avec Frank Zappa sur cassette. Ce livre, sur lequel s’appuie en grande partie notre émission du Requin Barjot, va être revu et corrigé par Frank Zappa avant d’être envoyé à Ann Patty, des éditions New Yorkaises Poseidon Press, qui déclarera : si vous voulez faire la biographie d’une rockstar, vous ne pourrez probablement pas en avoir d’aussi intéressante que celle-ci ; c’est une bonne mission dans l’existence.

Les sections autobiographiques sont un peu réticentes, et très vite Frank Zappa s’oriente sur des thèmes qui excitent son intérêt : tout sur les blaireaux, le mariage comme concept dadaïste, Porn wars, ou encore l’Église et l’État. Sur ce dernier sujet, et en réponse aux fanatiques pathologiques d’un mouvement baptisé humanisme séculaire, Zappa va créer sa propre église, dont l’acronyme est CASH, pour Chruch of American Secular Humanism dont voici les tenants de la foi qu’il va inscrire dans les documents officiels à Montgommery, Alabama :

-Que toute croyance dans une déité ou un système religieux théiste est découragée (mais pas interdite), à cause de l’emphase qu’elle met dans l’invisible et le transcendant.
- Que l’homme est le centre de l’univers et de toute existence, et agira et sera traité en conséquence, à moins qu’une preuve du contraire ne soit découverte à travers une véritable investigation scientifique.
- Que chaque homme doit obéir aux lois séculaires, aux obligations et aux règles auxquelles il est sujet, au-delà desquelles il est seul responsable dans la détermination de ce que ses décisions sont bonnes ou mauvaises.
- Que les hommes ont inventé les dieux, et qu’ils peuvent continuer à le faire, utilisant ces inventions pour un bénéfice personnel.
- Que tout homme peut choisir son ou ses dieux personnels, et qu’aucune adhésion à quelque dieu que ce soit n’est requise pour faire partie de cette religion
- Que CASH est la Seule Véritable Église.

Il se trouve que peu après, les démarches que ceux dont il s’inspire ont menées pour officialiser leur mouvement vont être rejetées, et Frank Zappa, fort de cette bonne nouvelle va immédiatement dissoudre CASH… quoiqu’il le regrettera un peu, car son imagination fourmille d’idées autour de ce thème.

(...)

Nous verrons la fois prochaine que l’année 1989 sera le début de l’implication de Frank Zappa dans les affaires avec l’Europe de l’Est, peut-être la partie la plus méconnue du grand public. Pour ce qui est de ces concitoyens américains, ce nouvel extrait de Broadway the hard way, When the lie’s so big (quand le mensonge et si grand), qui fait référence à Pat Robertson, un télévangéliste qui raconte que dieu lui a demandé de diriger le parti républicain, et qui va se présenter aux élections présidentielles de 88.

Ils ont d’si gros mensonges
Qu’ils ne font pas un bruit
Ils les disent si bien
Comme une maladie secrète
Qui vous engourdit
Avec un gros vieux mensonge
Et un drapeau et une tarte
Et une maman et une bible
La plupart sont dociles
Pour acheter n’importe quelle ligne
N’importe où à tout moment
Quand le mensonge est si grand
Comme dans le cas de Robertson
(cette figure sinistre
derrière tous les hourras pour Jésus)
Pourrait bien à la fin
Devenir inquiétante
En ce que chaque Américain
Qui ne soit pas "ressuscité"
Serait puni de façon cruelle et inhabituelle
Par ce traite crétin
Qui dit à tout le monde
Être le meilleur ami de Jésus
Quand le mensonge devient si grand
Le brouillard si épais
Et qu’les faits disparaissent
Le tour républicain
Peut être joué à nouveau
S’il vous plaît dites-moi quand
On sera débarrassés de ces types ?
Mais qui supposent-ils vraiment qu’ils sont ?
Et comment ont-ils fait pour aller aussi loin
Qu’il semble bien être allés ?
Étions nous aussi bêtes ?
Les gens, réveillez vous
Rendez vous compte
Des fanatiques religieux
Un petit peu partout
Dans les Court, les hémicycles
Le Congrès, la Maison Blanche
De saints criminels
Avec une " Mission Céleste"
Une nation enchantée
Par pure superstition
Est-ce que vous croyez en l’armée invisible ?
Quand le mensonge devient si grand
Le brouillard si épais
Et qu’les faits disparaissent
Le tour républicain
Peut être joué à nouveau
S’il vous plaît dites moi quand
On sera débarrassés de ces types ?

(...)

Citation : Frank Zappa à propos de ce début 89 « Le seul moment où j’ai pris du temps sur mon travail, ça a été pour un voyage en Tchécoslovaquie et quatre voyages en Russie. Après ce dernier, j’ai été un peu détourné par les activités de mon entreprise ‘Why Not ?’. C’est une entreprise de consulting, de licensing et d’ingénierie sociale. C’est que quand j’y suis allé, j’ai rencontré un tas de gens très intéressant qui voulaient faire toute une variété d’affaires avec l’ouest… (...) Une sorte de service de rendez-vous. ; savoir ce dont ont besoin les gens là-bas pour leur trouver un partenaire ici ».

En janvier 89, Frank Zappa reçoit la visite de Michael Kocab, un compositeur et musicien tchèque qui lui propose un projet d’interprétation de sa musique par l’orchestre philharmonique national. Kocab fait partie du mouvement étudiant de protestation antigouvernementale, et l’invite à Prague ; ce n’est qu’un an plus tard que Zappa répondra à l’invitation. Au mois de février 1989, Gail Zappa met au monde non un cinquième enfant, mais une idée qui lui tient à cœur : ouvrir des locaux de répétitions pour tout un chacun. Ces locaux vont être aménagés dans un vieil atelier que Frank Zappa utilisait pour stocker le matériel du groupe depuis 15 ans. C’est là que seront aménagées trois pièces pour ces locaux de répèt’, mais il va falloir trouver un nom pour cette nouvelle activité, et c’est celui qui dirige cette structure, l’ingénieur en monitoring de Frank Zappa, Marque Coy, qui va pointer un nom sous le nez des Zappa, comme il le raconte à Don Menn : ils ne savaient pas comment l’appeler, et j’ai dit « ben, vous possédez ce nom ». « Qu’est-ce que tu veux dire ? » ont-ils dit. « C’est dans la chanson, ça fait ‘you can jam at Joe’s Garage’, appelons le Joe’s Garage ». Aussitôt dit aussitôt fait, et de plus, comme il y a trois salles et que c’est un album en trois actes, la petite et la grande salle de répétition seront baptisées Actes I et II, l’acte III abritant un studio 24 pistes connecté en audio et vidéo avec les deux autres.

En ce début 89 je ne surprendrais certes pas les plus fidèles d’entre vous en précisant que Frank Zappa travaille comme un dément, tant et si bien qu’il se dément lui-même avec le fameux « …je passe 100% de mon temps à éditer la tournée 88, mais je travaille sur le synclavier 30 heures par semaines »… à moins que 100% de son temps ne représente pas forcément 24h/jour, mais laissons là ces problèmes de robinets, et écoutons plutôt ce sur quoi il déverse tant de café, de miettes et de cendres de cigarettes, cette tournée 88 où est enregistrée la version du Boléro de Ravel de Zappa pour groupe électrique et cuivres, enregistrée le 3 mai 88 au Ahoy de Rotterdam, l’autre pays du fromage.

Un bien bel hommage à un de ses maîtres que ce boléro qui gratte là où ça démange. Et mis à part les boutons de sa console, la seule chose qui le démangera suffisamment pour s’en arracher sera une rencontre avec le PDG des guitares Kramer, une rencontre qui va le mener jusqu’en la toute puissante Russie.

Ce Dennis Berardi pense ouvrir une usine pour ses guitares en Union Soviétique, et Frank Zappa n’aura comme réplique qu’un « t’es fou mon gars » qu’il explique ainsi « j’en connaissais exactement autant que n’importe quel américain au sujet de l’Union Soviétique : rien. On ne peut pas en connaître quoi que ce soit sans y aller et regarder ; c’est une autre planète ». Frank Zappa va alors faire ces 5 voyages à l’est, dont il dira « je n’étais pas préparé à la quantité d’information que j’allais recevoir. Là bas on m’a donné une éducation politique, sociologique et anthropologique de l’Union Soviétique qu’on ne peut acheter nulle part ailleurs ».

(...)

Vaclav Havel à propos de Frank Zappa : « C’était la première célébrité du rock que j’ai jamais rencontrée et, à mon grand plaisir, c’était un être humain normal avec qui je pouvais mener une conversation normale. Il était avide de tout apprendre des changements radicaux qui se passaient dans les pays de l’ex bloc soviétique. Il était curieux de ce que ce soudain écroulement d’un monde bipolaire allait amener. Il pensait sérieusement donner à notre pays une aide officieuse, dans les sphères culturelles et économiques, et j’ai plus tard appris qu’il avait parlé de ce sujet en détail à plusieurs ministres. Pour moi, Frank Zappa est un ami. Le rencontrer a été comme entrer dans un monde différent de celui dans lequel je vivais en tant que président. À chaque fois que je pense à m’évader de ce monde, en pensée tout au moins, je pense à lui ».

Le volume trois de la série You Can’t Do That On Stage Anymore va sortir courant 1989, entre les voyages que Frank Zappa fait en Russie pour le compte de Why Not ?, sa société de développement et d’ingénierie sociale. Toujours au rayon de son implication politique, il participe le 12 novembre à un rassemblement pour le vote en faveur de l’avortement au Rancho Park de Los Angeles, qui réunit plus de 100.000 personnes (20.000 d’après la presse bien pensante), et au cours duquel il va prendre la parole pour exercer sa verve : « au-delà du droit des femmes, ici, il y a qu’il devrait être clair d’après des événements récents que l’ennemi que doit affronter l’Amérique, c’est pas les communistes, là-bas. Ce sont ces fous dérangés de droite qu’on a ici, aux États-Unis ».

Pour les communistes, un de ses projets est de financer à Moscou la création d’un centre de presse principalement destiné aux journalistes occidentaux et tout équipé des moyens les plus modernes de communication. Des correspondants sur place lui confirment le besoin d’un tel centre, et un accord préliminaire est même pris avec un partenaire soviétique… L’affaire tombera aussi aux oubliettes, pas comme cette version de l’instrumental Zoot Allures que l’on trouve dans ce 3ème volume des YCDTOSA. Il est en partie enregistré en 75 au Japon, et en partie au Cap d’Agde en 1982, dans une version très relax et chaloupée, comme le sable sous les pieds.

(...)

À la date où il termine de compiler ce vol.3 de ses 25 ans de scène, il boucle aussi le second album de la tournée 88 (The best band you never heard in your life) et libère ainsi son synclavier pour un travail de commande et de dernière minute. Quel est donc le martien qui commanderait ainsi de la musique à Frank Zappa, me direz vous ? Le commandant Cousteau ?

Eh bien oui, c’est bien lui ! L’équipe du commandant a réalisé un film sur la catastrophe de l’Exon Valdez en Alaska, et Frank Zappa va en composer à la hâte la musique, sans même pouvoir travailler directement sur les images. Ce n’est qu’au tout dernier moment qu’il transfère la musique sur les images, mais le code de synchro n’est pas le bon, et deux jours de mixage frénétique vont s’ensuivre.

Cousteau est en Russie quand Frank Zappa se rend de nouveau à Moscou le 15 janvier, accompagné d’une équipe de télé du Financial News Network pour faire trois sujets sur des opportunités d’échanges avec l’Union Soviétique. Il se dit que si ces images n’intéressent pas la chaîne, il s’en servira pour ses propres productions Honker vidéo « Ce serait un produit intéressant parce que je montrerais aux gens une vision de l’Union soviétique dont ils n’ont jamais rêvé ».

C’est en Tchécoslovaquie que Frank Zappa fait son 5ème voyage à l’est du Rio Grande, pour revoir Michael Kocab le compositeur, et reparler de ce projet avec l’orchestre symphonique. Depuis un an que le musicien tchèque l’a invité, il s’en est passé des choses : la Tchécoslovaquie est devenue Tchéquie, et le Musicien Michael Kocab est devenu parlementaire.

Le 21 janvier Frank Zappa atterrit à Prague, il raconte :

« Quand je suis arrivé à l’aéroport, il y avait environ 5000 personnes empilées sur le toit de l’aéroport, attendant que je descende du vol de l’aéroflot. c’était incroyable ! jamais dans mes 25 ans de carrière dans le r’n’r business je n’étais descendu d’un avion pour voir quelque chose de pareil. Ils n’étaient pas du tout préparés à la situation, il n’y avait pas de sécurité, mais les gens étaient simplement merveilleux. Quand j’ai réussi à traverser et à sortir du bâtiment, il nous a presque fallu 30 minutes pour atteindre le bus à 20 mètres de là, les gens s’empilaient sur nous, c’était incroyable ».

(...)

titre album durée
Inca Roads YCDTOSA vol. II 10’54’’
When the lie’s so big Broadway the hard way 3’38’’
Bolero (Ravel) The Best Band You Never Heard In Your Life 5’33’’
Stink foot Apocrypha 3’58’’
When Irish Eyes are Smiling The Best Band You Never Heard In Your Life 47’’
Le Parrain II (theme) The Best Band You Never Heard In Your Life 30’’
Zoot Allures YCDTOSA vol. III 6’09’’
King Kong YCDTOSA vol. III 7’41’’-13’33’’ (extrait)

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)