Zappa est mort, une étoile brille : l’astéroïde 3834

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Citation : une amie de la famille… « Et le jour de sa mort, en fait, c’était un peu bizarre, je suis entrée dans la chambre (...) et il y avait toute cette confusion, et tout, et tout le monde chuchotait ‘coca cola, coca cola’. Et alors… après, elle est, elle arrive avec un plateau… avec 7 canettes de coca cola, parce qu’elle disait que d’une façon ou d’une autre, Frank était parvenu à dire qu’il voulait porter un toast, avec du coca cola… ou que les choses iraient mieux avec du coca, ou un truc comme ça, alors…. On avait tous ces cocas et on lui a porté un toast, vous savez, et je me souviens de Gail qui disait ‘merci’… pour cette vie merveilleuse, vous savez… c’était juste…. C’était… leur relation ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°50 - 53’18’’

C’est le lundi 6 décembre 1993 que la famille de Frank Zappa fait ce communiqué de presse : « Le compositeur Frank Zappa est parti pour sa dernière tournée un peu avant 6h du matin, samedi 4 décembre 1993, et a été enterré le dimanche 5 décembre 1993 au cours d’une cérémonie privée en compagnie de sa famille. Au moment de son décès, il était chez lui, à Los Angeles, avec sa femme Gail et ses quatre enfants, Moon, Dweezil, Ahmet et Diva ».

La disparition de cette nouvelle victime du cancer de la prostate, fera la Une du Los Angeles Times et du Daily News, le jour même du communiqué. L’iconoclaste du rock pour les uns, le compositeur-musicien non conventionnel pour les autres s’y voit rendre un hommage dont des lignes seront paraphrasées outre-Atlantique dans l’Evening Standard ; la nouvelle étant arrivée trop tard pour les quotidiens britanniques. Dans son ouvrage, Electric Don Quixote, Neil Slaven cite, pour son dernier chapitre, l’œuvre immortelle de Cervantès :

Passant dans ce tombeau, est un homme de marque :
Le vaillant Don Quichotte ; il fut si valeureux
Que par ses dignes faits, grands et chevalereux
Sa vie a triomphé de l’invincible Parque.
Ce fier épouvantail avait tant de courage
Qu’à lui les gros géants n’étaient que des moineaux ;
Il fit à son trépas des miracles nouveaux,
Car s’il vécut en fol, il mourut homme sage.

Le jour suivant, toujours dans le Los Angeles Times, c’est Daniel Schorr, le spécialiste senior de l’info sur la Radio Publique Nationale (avec lequel Frank Zappa avait organisé le projet Night School en 87), qui va raconter comment il est devenu un ami de Frank Zappa : « Cela m’a pris du temps pour réaliser que derrières les sales méchantes paroles sur les conspirations gouvernementales et la médiocrité du monde autour de lui, se cachait un réel génie musical qui se souciait beaucoup des jeunes générations. Comme le joueur de flûte, il voulait se servir de la musique pour amener les jeunes à s’intéresser au politique (...). Il aimait aussi être contradictoire. Si vous parliez de son succès, il disait que c’était un échec. Si vous faisiez allusion à sa popularité, il se déclarait solitaire. Peut-être l’était-il. Le monde autour de lui contenait trop de bêtise, trop de médiocrité, trop d’homogénéisation, il ne pouvait pas offrir l’envergure suffisante à sa créativité, et son individualité, toutes deux énormes. Aussi il l’a dénoncé avec des gros mots, mais, j’imagine qu’à propos de Frank Zappa, les choses qui disparaîtront des esprits le plus rapidement seront les noms des moulins à vents sur lesquels il aura titré. Ce dont on se souviendra, c’est sa quête insatiable de nouvelles formes, son ouverture d’esprit à des significations musicales nouvelles, et son dévouement pour les enfants, les siens et ceux des autres ».

(...)

Dans les jours, les semaines, les mois qui suivent la mort de Frank Zappa, la presse américaine va régulièrement proposer aux lecteurs des articles, des dossiers, des hommages et des rétrospectives de sa vie, de son œuvre et des ses combats. Dans l’édition du 20 décembre du New Yorker, un double hommage lui est rendu, par Vaclav Havel, le président de la Tchéquie, et Matt Groening, le créateur des Simpsons, qui déclare « Ce qui m’a fait, moi et beaucoup d’autres, coller à la musique de Frank Zappa ces 27 dernières années, c’est le sentiment d’avoir été pris en stop par un esprit critique qui roulait toujours dans des territoires inexplorés ».

Des dizaines de personnalités seront sollicitées pour lui rendre hommage, et nous retiendrons ici les paroles d’Alice Cooper dans le magazine People : « Tous ceux qui étaient considérés comme des génies, des Beatles à Brian Wilson, regardaient Zappa comme Le génie », ainsi que celles de Pierre Boulez, dans le numéro de février 94 du magazine Musician : « Une figure exceptionnelle tant dans le monde de la pop que dans celui du classique. Son sens de la musique était très vaste. Il ne disait pas grand chose, mais il en savait énormément plus que ce que l’on pouvait penser ».

Après le magazine Downbeat en septembre 94, c’est le magazine Rolling Stone, avec qui Zappa avait toujours eu des relations plutôt « abrasives », qui honorera l’œuvre du défunt compositeur le 12 janvier 1995 en le faisant rentrer dans son Hall of Fame. C’est Moon, sa fille, qui le représentera, l’artiste, qui aurait peut-être de son vivant boycotté l’événement, et ironie du sort, c’est Lou Reed qui est le maître de cérémonie, lui qui déclare à propos de Frank Zappa : « Il est une force pour la raison et l’honnêteté, dans une industrie déficiente en ces domaines ».

Au mois de juillet 94, l’astéroïde 3834, découvert le 11 mai 1980 par L. Brozek de l’observatoire de Klet en Tchécoslovaquie, est baptisé Zappafrank, pour commémorer le fait que Frank Zappa a été, je cite « un symbole de la démocratie et de la liberté », durant l’occupation soviétique du pays. Machin ?

Machin : On ne connaît pas grand chose des propriétés physiques de cet astéroïde, sinon qu’il mesure entre 7 et 13 kilomètres de diamètre, et qu’il se ballade entre Mars et Jupiter sur une révolution de 4,08 années. Son orbite est elliptique, avec une périhélie de 309 million de kilomètres (le point de son orbite le plus proche du soleil), et une aphélie (le plus éloigné) de 451 million de kilomètres. Machin, quelque part, pour le Requin Barjot.

Merci Machin… Ainsi, un Zappafrank minéral tourne encore autour de nous, au dessus, à côté et en dessous, et quoi qu’il se fit enterrer, sa chère continuité conceptuelle n’aurait pas boudé qu’on l’eut livré à l’océan, la solution ultime.

(...)

Citation : « Et tout ce que je fais, c’est de donner ma propre opinion personnelle de ce que c’est Que j’aime, pour quelque raison que ce soit, mais ça ne veut pas dire que j’ai raison. Mais, je suggérerais que quiconque veut avoir une meilleure vie… écoute plus de musiques différentes, c’est simplement meilleur pour vous. Vous pouvez toujours retourner au rap, ou au jazz, ou quel que soit, vous savez, ce que tout le monde, chez vous, écoute. Mais au moins écoutez autre chose, pour avoir quelque chose à quoi le comparer ».

Ainsi Zappa mourut ce 4 décembre 1993, vive Zappa ! Et c’est avec des bulles au coin des yeux que nous entamons l’ultime épisode de ce subjectif et néanmoins détaillé parcours de la vie et de l’œuvre de Frank Zappa, que vous a proposé le Requin Barjot tout au long de ces 160 numéros.

Au milieu des hommages nombreux que nous survolions la fois précédente, une des décisions testamentaires de Frank Zappa prend effet : le 7 octobre 1994, le label Rykodisc annonce l’achat du catalogue de Zappa, pour plus de 60 albums. C’est le magazine Billboard qui l’annonce le 29 octobre. On ne connaît pas le montant, de la transaction que Frank Zappa a lui-même orchestrée, mais on apprend tout de même que pour seulement prétendre à l’achat du catalogue, Rykodisc devra subir une restructuration de 44 millions de dollars. Frank Zappa a aussi remasterisé une seconde fois tous les albums, et le contrat stipule la sortie de projets alors inédits, comme Have I Offended Someone (un best of), et The Lost Episodes, qui réunit des matériaux plus inédits comme on l’a vu.

Dans les bacs un an après la mort de Frank Zappa, Civilization Phaze III ne fera pas partie de la vente, et Gail Zappa, qui dirigea les affaires de son époux toutes ces années, suivra les conseils qu’il lui donnait avant de disparaître : « Je veux que tu sortes de ce business. Je veux que tu te relaxes et que tu prennes du bon temps ».

Jusqu’au bout, Frank Zappa aura su faire la preuve de l’emprise qu’il a sur la vie, bien caractérisée par le témoignage du compositeur David Rackson, qui travaille pour le cinéma. Il a par exemple collaboré avec Charlie Chaplin à la musique du film Les Temps Modernes, il est aussi un ami commun du musicologue Nicholas Slonimski et de Zappa : « C’est en fait un gars qui avait une emprise formidable sur ce qu’il faisait, et il comprenait ce qu’il faisait de A jusqu’à Z, d’où l’autorité de sa parole… et, un truc très puissant : Je sais que quand je repasserai ces disques, j’entendrai des choses que je n’ai jamais entendues auparavant. »

La guitare du blues noir du delta, les harmonies doowop de nombreux groupes vocaux des années 50 sont une influence aussi importante que les formes musicales plus sophistiquées qu’il aura abordé plus tard dans la vie : « J’aime les paroles, j’aime l’attitude, j’aimais… tout dans la manière dont ça sonnait… ça me parlait simplement… j’ai eu le même sentiment que quand j’ai écouté Webern ou Varèze… on peut reconnaître quelque chose de bon quand on l’entend. et, je ne dirais pas que j’aime chaque disque de R&B que j’ai acheté, parce que quand on ne l’écoutait pas à l’avance on revenait parfois avec un désastre. Mais la plupart d’entre eux, je les ai aimés et écoutés encore et encore et encore. (...) Et puis, j’ai trouvé les clefs du royaume. J’ai découvert cet endroit à San Diego, c’était un dépôt pour disques de juke-box usagés, au rez de chaussé de l’hôtel Maryland. Et on pouvait y aller avec… une très petite somme d’argent et trouver des 45 tours usés de n’importe quel type de chanson r&b qu’on voulait… des choses… des trucs très obscurs. Et donc, vu que j’avais très peu en matière de divertissement au collège à part ma collection de disques, et étant un individu obsessionnel, j’ai appris à mémoriser toutes les… les paroles, les labels, les numéros des disques… tu mémorises juste ta collection. »

Au-delà des tous les hommages qui lui sont rendus en cette année 94, c’est justement son idole, puis ami, Johnny Guitar Watson, qui à l’image la plus parlante… surtout quand on connaît ses goûts vestimentaires et bijoutiers… C’est d’ailleurs Zappa lui-même qui considère le Three Hours Past Midnight de JGW comme son influence définitive dans les titres de r&b : « C’était plus qu’inhabituel, c’était irréel. Il connaissait toutes les vieilles chansons, et il savait… tout ce que les autres artistes faisaient, et… il connaissait les liens entre les chansons, vous voyez, voyez c’que j’veux dire, ouais, c’était très inhabituel. Il était… au-dessus, plus ou moins… un musicien, et un grand compositeur… tout… tout en un, alors… il pouvait tirer l’avantage des deux, c’est tout juste comme d’avoir un gros trésor, avec juste toutes sortes de pierres, et d’se dire « ben je vais prendre un rubis aujourd’hui ! Oooh, des diamants pour demain ! Vous pouvez ramasser c’que vous voulez quand vous voulez, vous savez ».

(...)

En 1996, sortira l’album Läther, qui remet à leur place les trois albums litigieux d’avec la Warner de 78 et 79 : Studio Tan, Sleep Dirt, et Orchestral Favorites. D’autres albums sont encore attendus, aujourd’hui, et de nombreux documents sont encore inconnus, ils reposent dans la cave du Zappa Family Trust sur quelques sept kilomètres d’étagère.

Sur la toile, il faut rendre hommage au travail de Robert Heederik, dont la St Alphonzo Pancake Homepage, hébergée par le serveur du Département de Mathématique et d’informatique de l’Université d’Amsterdam, contient moult textes, et des mines de commentaires et explications. Un grand merci au site officiel, www.zappa.com, pour avoir mis en ligne les 8 numéros de l’émission de radio Frank Zappa, American Composer, produite par Steve Roland et Gail Zappa, écrite par Larry Ebrons, et diffusée par Public Radio International, de laquelle ont été extraits certaines citations.

Un grand merci à Pierre, et à Bruno Degaille, musicien zappaphile érudit et documentaliste tenace, pour la discographie extensive et pour la vaste bibliographie. Saluons l’agilité de la souris de Bruno Méria, qui a assisté le Requin Barjot dans l’élaboration de nos génériques, pour lesquels nous remercions aussi tous les gens de la télé qui s’en sont retrouvés captifs sans l’avoir voulu.

Restez à l’écoute des nouvelles musiques, comme nous le conseillait Frank Zappa dans notre ultime citation du jour, et retenons celle-ci :

« l’Information n’est pas la Connaissance, la Connaissance n’est pas la Sagesse, la Sagesse n’est pas la Vérité, la Vérité n’est pas la Beauté, la Beauté n’est pas l’Amour, l’Amour n’est pas la Musique, la Musique est le meilleur ».

titre album durée
Sleep Dirt Sleep Dirt 3’21’’
The Ocean is the Ultimate Solution Sleep Dirt 13’17’’
Lemme take you to the beach Läther 2’46’’
Down in the dew Läther 2’57’’
Läther Läther 3’50’’
Re-Gyptian Strut (1993) Läther 4’42’’
Flambé Läther 2’05’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)