Zappa face à l’Histoire... ‘Why Not ?’

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Frank Zappa en 1990 à son arrivée à Prague où on lui explique sa popularité dans le vocabulaire de la police d’état...
- le traducteur : Une musique qui n’était pas très populaire chez la police d’état… ce qu’il voulait dire, ce qu’il voulait dire, vous savez, c’est qu’les flics disaient "on va vous faire sortir cette musique à la Frank Zappa par le cul", ou encore "on va vous ôter ce sourire à la Zappa d’la figure"… La police d’état voulait faire sortir Zappa de la tête de ces musiciens !
- Zappa : Je pense qu’ils ont foiré leur coup. Je joue de la musique aux États-Unis depuis 25 ans, et la plupart des gens là-bas ne savent même pas ce que je fais. Et ils seraient choqués de vous entendre dire ce que vous avez dit, ou de voir ces gens, debout ici, m’écouter en ce moment. Ils se diraient que vous êtes fous.

LE REQUIN BARJOT V3 N°44 - 59’53’’

Sans le savoir, Frank Zappa est un héros pour les tchécoslovaques, principalement au travers de ses chansons de protestation, devenues extrêmement populaires une fois le pays sorti de l’autorité soviétique.

Quand il arrive à Prague ce 21 janvier 90, il est submergé par la foule, et c’est une surprise car il s’agit là d’une visite privée qui n’a pas été publiquement annoncée. Il est habitué à être le bienvenu un peu partout dans le monde, comme une célébrité peu l’être, mais là, cette adulation le choque ; les 5000 personnes qui l’accueillent à l’aéroport ont tout bonnement pété les plombs.

À l’occasion d’un déjeuner, un journaliste de l’agence américaine d’information arrive avec un exemplaire du Real Frank Zappa Book, sorti en mai 89, et dans lequel le journaliste souligne ce qui est écrit à propos des censeurs du PMRC.

- J’travaille pour une agence professionnelle…
- FZ : Oui, j’en ai entendu parler
- Ok, les gens ici dans cette salle admirent votre travail depuis des années, ok. Mais je pense que la plus importante partie de votre travail à été la guerre avec le PMRC, qui est vraiment quelque chose que vous avez accomplit.
- FZ : Vous êtes de l’agence d’information américaine ?
- Oui, mais ne vous moquez pas…
- FZ : Non, non, c’est juste que j’en reviens pas que vous parliez de ce sujet dans un pays qui à déjà traversé d’horribles censures. Et nous voilà en train d’admettre qu’on l’a aussi aux États-Unis, c’est bien ça ?
- Ils semblent aimer plus votre musique que vos idées politiques, c’est dommage, car votre définition du conservatisme pragmatique est un des trucs les plus intelligents que j’ai jamais lu.
- FZ : J’arrive pas à croire que j’entends ça de la bouche de quelqu’un qui travaille pour le gouvernement, c’est véritablement de la science-fiction. Je n’ai pas beaucoup dormi, mais je sais que je suis maintenant dans la 4ème dimension. C’est quoi votre nom ?
- Je m’appelle Dennis Brixter.

Quand, pour le Financial News Network, Frank Zappa veut interviewer le président Havel sur les questions économiques, celui-ci refuse et l’oriente vers ses ministres, déclarant qu’il n’y connaît rien. Frank Zappa renvoie son équipe de télé, mais va passer un excellent moment à discuter avec son hôte, et l’on se doute bien que le dramaturge Havel préfère s’entretenir de choses extra-gouvernementales avec le compositeur Zappa. Plus tard, Frank Zappa déjeune avec Vaclav et Olga Havel, Richard Wagner, vice-ministre de l’économie et de l’écologie et Valter Komarek, du cabinet du premier ministre, et leader de leur nouvelle équipe économique. Les discussions vont se poursuivre le soir au château Hradcany, où Zappa va absolument tenir à la présence du ministre de la culture Milan Lukes. Frank Zappa raconte : « Havel et ses ministres savaient très bien qu’ils avaient besoin d’investissements occidentaux, mais ils ne voulaient pas de toute la laideur qui envahit souvent les pays avec ces mêmes investissements. La façon la plus facile de contrôler cela, est d’avoir quelqu’un dont le principal intérêt soit la culture, et qui puisse refuser ou modifier un projet, si celui-ci doit avoir un impact négatif sur la société ; d’où ma demande d’impliquer le ministre de la culture. Après le dîner, Lukes est allé à la télévision, est a annoncé que je serai le représentant de la Tchécoslovaquie pour le commerce, le tourisme et les affaires culturelles ».

La lettre est signée de Valter Komarek : Cher monsieur, je vous donne la charge de pouvoir mener des négociations avec des partenaires étrangers, pour la préparation de projets préliminaires, pouvant mener à des accords commerciaux avec des entreprises étrangères. Cela concerne le tourisme, l’agriculture, ou les autres entreprises en Tchécoslovaquie. Je suis votre obligé pour l’aide offerte dans ces perspectives, et espère des coopérations futures. Frank Zappa : « Alors j’ai fait remplir des papiers par mon avocat, pour être enregistré aux États-Unis, comme un agent d’un pays étranger. Tout à coup, c’était comme si j’avais un nouveau boulot ! ».

C’est au travers de sa compagnie ‘Why Not ?’, qu’il va remplir ce rôle pendant un an, mais pas tout à fait comme c’était prévu au départ… Au cours de ce déjeuner avec le couple Havel et les trois membres du gouvernement, Vaclav fait mention du fait que le vice-président des États-Unis, Dan Quayle, doit venir pour une visite officielle, à Prague. Frank Zappa raconte : « J’ai exprimé l’opinion selon laquelle je trouvais malheureux qu’une personne comme le président Vaclav Havel ait à supporter la compagnie de quelqu’un d’aussi stupide que Dan Quayle, ne serait-ce que pour quelques moments de sa vie. Et le truc d’après : j’apprends que Quayle ne vient plus. Au lieu de cela, c’est le secrétaire d’état James Baker (vous vous souvenez, le mari de Suzanne, co-fondatrice avec Mme Gore du PMRC), qui modifie son voyage à Moscou pour pouvoir débouler à Prague et littéralement faire la loi en Tchécoslovaquie ».

Le conseiller juridique de Frank Zappa en matière d’industrie musicale, Howard Hertzog :
- « Il avait l’idée de convertir de vieux châteaux, en Tchécoslovaquie, en hôtels, de former les gens pour les faire tourner et trouver une ligne de promotion de leur tourisme. Je me souviens être allé à une réunion avec lui et Havel, ses ministres des finances, et tout ça, pour parler du concept de comment faire venir des biens d’occident en Tchécoslovaquie, et Havel avait vu… il avait vu du télé-achat à la télé, et il voulait importer ces clubs d’achat à distance en Tchécoslovaquie. On est resté là des heures, essayant de trouver un moyen de faire ça… c’est que c’est difficile, j’veux dire… comment ça marche ? C’est simple. Vous le voyez à la télé, ils font la pub d’un truc, vous appelez, vous leur donnez votre numéro de carte de crédit… C’est difficile à faire s’il n’y a pas de cartes de crédit (...). ben, le résultat de toute cette situation, c’est que le gouvernement des États-Unis à entendu parler des efforts de Frank, et a donné un ultimatum au gouvernement Tchèque, qui leur imposait un choix. Ou vous prenez notre aide, ou vous prenez Frank Zappa. Vous savez… avec tout le respect pour le gouvernement Tchèque, je crois qu’ils avaient désespérément besoin de l’aide ».

Le résultat des courses est qu’en l’espace de six semaines, Frank Zappa est réduit à un émissaire officieux pour la culture. « Je vais vous dire quelles étaient les circonstances. Il y avait deux personnes qui m’avaient dit qu’elles étaient présentes à la rencontre, et avaient entendu ce qu’il (J. Baker) avait dit. L’une d’elles a failli faire une interview télé. Je suis parti chercher une équipe, et entre le jour où le gars m’a raconté ce qui s’était passé et le lendemain où je suis venu avec l’équipe de télé, quelqu’un avait fait pression sur lui, et il a refusé de parler quand la caméra était là. Ce faisant, il a absolument vérifié le fait que des pressions étaient faites sur le gouvernement Tchèque pour ne pas faire d’affaires avec moi ».

(...)

Citation : « À la minute où on vous dit que vous avez le cancer, votre vie change de façon dramatique, que vous arriviez ou pas à le vaincre. C’est comme si vous aviez une putain d’étiquette sur vous. Et pour ce qui concerne le corps médical américain, vous n’êtes que de la viande. Ça complique votre vie parce qu’il faut vous battre pour elle chaque jour, en plus de faire votre merde. Faire la musique est déjà assez compliqué comme ça, et penser à faire des choses qui impliquent le voyage et d’autres stress physiques, c’est trop. Et puis… quel que soient les médicaments que vous prenez, ils vous foutent en l’air eux aussi ».

Le 26 février 1990, Frank Zappa présente sa première émission sur Financial News Network, intitulée Frank Zappa’s Wild Wild East. Dans ce premier numéro, il analyse les opportunités immobilières à Moscou en compagnie d’un économiste russe, et organise une discussion par téléphone entre un représentant de l’agriculture russe et un constructeur de tracteur de Caroline. D’autres numéros verront se succéder le Directeur du complexe Luzhniky, l’administrateur de l’agence TASS, ou encore Mikhail Afanasiev, directeur de l’institut moscovite Imemo, une branche de l’Académie des sciences russe, traitant d’économie mondiale et de relations internationales.

Un banquier new-yorkais dira de Frank Zappa : « C’est un capitaliste Adam-Smithien parfait. Il sait qu’au bout du compte l’intérêt personnel (il touche 5% des transactions éventuelles) est bien plus efficace dans la poursuite de buts que l’altruisme. Mais sa plus grande motivation derrière tout ça est vraiment de venir en aide à ces gens ; ce n’est pas de faire un seul dollar ».

Et c’est justement ce que lui reproche la toute nouvelle administration Bush, qui lui coupait l’herbe sous le pied en Tchécoslovaquie au cours du précédent numéro, et par l’entremise du secrétaire d’état James Baker, qu’on envoie en lieu et place de Dan Quayle, dont le gouvernement américain craignait peut-être qu’il ne fasse pas le poids aux yeux de Vaclav Havel, comparé à Frank Zappa, qui considère la politique comme le département ‘divertissement’ de l’industrie.

(...)

L’album Make a jazz Noise Here ne sortira qu’en 91, car au printemps de cette année 90, comme il le dira à David Sheff, pour Playboy, en 93, c’est la chimie de son organisme qui lui joue des tours : « Je me sentais malade depuis quelques années, mais personne ne l’avait diagnostiqué. Puis j’ai été vraiment malade et je suis allé aux urgences. Pendant que j’étais là-bas, ils ont fait des tests et on découvert qu’il était là depuis 8 ou 10 ans, se développant sans qu’aucun de mes docteurs ne l’ai détecté. Au moment où il l’ont trouvé, c’était inopérable (...), je ne pouvais même plus pisser un coup, (...) et j’ai passé plus d’un an avec une sonde qui me sortait du ventre et une poche attachée à la jambe ; ça vous ôte le goût des voyages ».

En avance sur son temps, c’est une pathologie de son époque qui le rattrape, ce cancer de la prostate qui à l’époque fait plus de 30.000 morts par an aux États-Unis, et 9000 en Angleterre où les docteurs l’ont classé au second rang des cancers en termes de mortalité.

Quelques annulations d’activités de Frank Zappa vont créer des rumeurs sur sa santé, d’autant que l’année 90 s’annonce riche en rendez-vous, avec le Festival de musique contemporaine Meeting of the World, qui doit se tenir en Finlande au mois de juin, la 4ème Biennale de la Danse à Lyon en septembre, où sa musique doit être portée à la scène, et l’invitation de Vaclav Havel aux premières élections présidentielles de son pays, que Frank Zappa va décliner. Il dira dans le New York Times Business World, le 10 juillet « Je supporte vraiment l’idée de Havel d’établir un gouvernement qui ait une éthique tant économique qu’esthétique. Mais pour l’instant, la meilleure chose que je puisse faire, c’est de rester chez moi », c’est aussi la seule.

(...)

Citation : « Je me dis toujours que ce que je fais ne va pas être diffusé, je crois que j’ai été sur la liste noire aux États-Unis. Et je crois aussi que dans les endroits, les pays où ma musique va être diffusée, on ne connaît pas assez la politique américaine, ou le langage, pour vraiment comprendre ce que je dis. Peut-être que s’ils savaient, dans les autres pays, je n’y serais pas diffusé non plus »

C’est à Lyon, du 13 septembre au 6 octobre 1990, que la 4ème Biennale de la danse va porter à la scène la musique de Frank Zappa. Ce sont l’orchestre et le ballet de l’opéra de Lyon qui vont interpréter ce Dancing Zappa, à l’auditorium Maurice Ravel pendant cinq jours, en commençant le 20 septembre. Robert Hughes va diriger sur The Perfect Stranger et Bogus Pomp, Ken Nagano dirigera Strictly Genteel, alors que les cinq autres titres du spectacle sont préenregistrés : Trouble Comin’ Everyday, Plastic People, I’m The Slime, et Why Don’tcha Do Me Right.

De retour à Los Angeles, Zappa va travailler autant que va le lui permettre son cancer de la prostate, et le 26 et 27 octobre, il est interviewé par Co de Kloet pour une émission de radio de quatre heures, « Supplement », qui doit être diffusée sur la station hollandaise NOS Radio le 21 décembre, jour des 50 ans de Frank Zappa. Interrogé sur la musique qu’il écoute, il dira « Je fais de la musique, je n’en écoute pas. Le seul moment où je pourrais en écouter, c’est quand je ne regarde pas les infos, et ce sont les plutôt infos que je regarde ces jours ci ».

Des infos qui vont être fort occupées, en cette année 90, par la guerre du Golfe, qui est une nouvelle occasion pour Zappa de critiquer l’hypocrisie du gouvernement américain : « Ils ne vont pas là-bas pour protéger la démocratie, car le Koweït n’est pas une démocratie, pas plus que l’Arabie Saoudite. Ces deux pays ont des régimes très très stricts, et entendre des discours donnant à la présence des troupes dans le Golfe quelque autre raison que les intérêts pétroliers américains est une imposture ». La Tempête du Désert qui s’ensuivra, environnementalement catastrophique, ne sera pas pour plaire à Frank Zappa qui se sent contenu au pays de l’Oncle Sam.

(...)

À l’étroit aux États-Unis, ce n’est pas à Cleveland qu’il va penser à déménager. Ses deux fils, Dweezil et Ameth, sont allé faire une tournée en Australie avec leur groupe, Z, Gail Zappa, avec leur deuxième fille en langes, Diva, prend des contacts avec Festival records au pays des aborigènes, et la famille pense sérieusement à déménager là-bas. Dame Zappa est chargée de prospecter pour une propriété, et son mari s’en va an consulat, afin de se renseigner sur les facilités que pourrait offrir ce pays à l’installation de ses activité sur le sol australien. Il va aussi présenter à son interlocuteur une autre idée qui lui trotte dans la tête : créer une sorte de Bauhaus Moderne où des artistes de tous styles pourraient se rencontrer et coopérer.

« Après que je lui ai expliqué tout ce qui m’intéressait, dira-t-il à Trevor Lofts et Steven Homan, il a commencé à me lire une litanie sur les syndicats australiens. Il a très clairement fait apparaître que rien de ce que je pourrais avoir envie de faire dans la vie ne pourrait jamais être fait en Australie en raison de la situation syndicale ». …Même les descendants de bagnards sont frileux pour tolérer ce trublion moustachu, tant pis pour eux, et Frank Zappa ne va pas en faire un fromage mais un gâteau ; c’est le 21 décembre son 50ème anniversaire. Les anniversaires vont dès cette année prendre une importance toute particulière, il en reste très peu, et pour celui-ci Frank Zappa s’offre un synclavier tout neuf, un 9600, deux fois plus gros en terme de capacité, et qui enregistre en direct to disc. Il va lui falloir une nouvelle console pour pouvoir pleinement exploiter ce nouvel outil, et les travaux de synclavier vont être retardés.

(...)

titre album durée
When Yuppies Go To Hell Make A Jazz Noise Here 14’36’’
Eat That Question Make a jazz Noise Here 1’55’’
Cruising For Burgers Make a Jazz Noise Here 8’28’’
Let’s move to Cleveland The Best Band You Never Heard In Your Life 5’52’’
Black Page (new age version) Make a Jazz Noise Here 6’45’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)