Zappa family man / Thing Fish

39/50
59’22’’

Citation : « le premier mot de ma fille, Moon, fut werp. La raison pour laquelle ce ne fut pas maman ou papa, c’est que j’éditais mes bandes dans le salon. Et quand vous éditez des dialogues, à chaque fois que vous faites tourner la bobine d’avant en arrière, vous obtenez ce son, werp ».

LE REQUIN BARJOT V3 N°39 - 59’22’’

Source intarissable d’inspiration, les enfants de Frank Zappa le sont d’autant plus qu’il est là pour immortaliser les impulsions créatrices dont ils sont féconds. On l’a vu dans Valley Girl avec Moon Unit, pas plus tard que la dernière fois avec Ameth pour Frogs with dirty little lips, et les incursions guitaristiques de son fils Dweezil témoignent de cette interaction inter-générationelle si productive. Pour cerner les choses plus nettement, à propos de la vision qu’à Frank Zappa de la vie de famille, du mariage et de sa progéniture, il faut préciser… Le jour où il tombe, dans un dictionnaire, sur la définition du dadaïsme, c’est comme si tout s’éclairait soudain, il a trouvé son peuple, et si les formes sont différentes pour des raisons spatio-temporelles, les fondements restent les mêmes : remise en question du mode d’expression, truculence provocatrice et dérision, principalement au cours de manifestations publiques, que sont les concerts qu’il a donnés par centaines. Certains collages que l’on peut voir sur les pochettes et les prénoms mêmes de ses enfants se revendiquent aussi de cette dynamique.

Quand Dweezil vient au monde, le couple arrive à l’hôpital Presbytérien d’Hollywood, et ils doivent patienter un peu pour remplir d’innombrables paperasses, comme « de quelle religion êtes-vous ? ». Gail le regarde : « qu’est-ce qu’on met ? » ; « musicien » répond son mari. L’infirmière n’apprécie pas forcément, mais elle se cambre carrément quand elle demande le prénom du futur bébé pour s’entendre répondre Dweezil, qui n’est pas vraiment un prénom connu, puis qu’il s’agit en fait du nom d’un orteil bizarre de sa mère, qui est devenu un sujet d’amusement pour toute la famille, affublé de ce prénom technique. L’infirmière va faire le blocus, et Frank Zappa devra lui sortir des prénoms qui lui viennent à l’esprit (ceux de ces musiciens) pour pouvoir enfin aller en salle de travail, car ça urge et la cerbère a bien l’air de ne pas vouloir démordre de ses principes. C’est à l’âge de cinq ans que Dweezil va découvrir qu’il est officiellement prénommé Ian, Donald, Calvin et Euclid, c’est une tragédie qui ne se dénouera pas avant qu’un avocat ait obtenu de faire modifier son état civil. Une requête inhabituelle pour un enfant de cinq ans, mais c’est un enfant plutôt inhabituel d’après son père qui raconte que son fils est très tôt attiré par les voitures d’une façon peu commune et que la première phrase complète à être sortie de la bouche de Dweezil fut « qu’est-il arrivé à la voiture verte ? ». La voiture verte était celle qu’ils avaient utilisée pour aller à l’hôpital, une Buick verte qu’ils n’avaient alors plus depuis quelques années.

(...)

Toujours au chapitre de la petite famille de Frank Zappa, sa seconde fille et dernier enfant est prénommée Diva, simplement car c’était le bébé le plus bruyant de la maternité… Frank Zappa écrit « les gens font beaucoup de cas des prénoms supposéments étranges de mes enfants, mais le fait est que quel que soit le prénom que j’ai pu leur donner, c’est leur nom de famille qui va leur causer des ennuis ». L’esthétique zappaïenne fait en tous cas autorité, puisqu’on pourra lire dans la revue mondaine du New York Post le 8 juin 1988, que Chastity Bono qui en voulait beaucoup à sa maman, Cher, de l’avoir ainsi prénommée s’entendit répondre « remercie nous plutôt de ne pas t’avoir appelée Dweezil ».

On ne peut pas dire que leur patronyme leur ait porté la poisse, aux enfants Zappa, dont le papa a des idées arrêtées sur sa papaïtude : « Je n’ai pas de temps pour des activités mondaines, mais j’ai toutefois une femme merveilleuse et quatre enfants totalement incroyables. Et ça, les amis, c’est carrément mieux. Pour ce qui est d’éduquer les enfants, l’idée de base que j’essaie de garder à l’esprit et qu’un enfant est une personne. Le simple fait qu’ils soient un peu plus petits que vous ne veut pas dire qu’ils sont plus bêtes que vous. Beaucoup de gens font cette erreur, et oublient toute la valeur qu’il y a dans la pure intuition ; et il y a tout plein de ça dans chaque enfant. Ils ont beau ne pas encore avoir d’habileté verbale ou manuelle, ce n’est pas une raison pour les traiter comme de petits nigauds inférieurs dont le destin est de devenir de gros nigauds inférieurs comme vous. (...) Les enfants ont un sens naturel du mystique, et un sentiment d’être connectés avec la nature. La nature est très excitante quand tout est nouveau. Par exemple, les enfants ont une appréciation de la neige qui est différente de celle du gars qui doit pelleter son chemin. Plus on vieillit, plus on considère la nature comme quelque chose d’évident. (...) Diva est une gentille petite fille, elle va avoir neuf ans, elle aime faire des trucs normaux que font les petites filles, mais (Dieu merci) elle a aussi ses côtés bizarres. Elle avait une poupée barbie une fois, et Ameth en avait brûlé presque tous les cheveux, alors Diva a continué le travail en lui collant du ciment sur le visage, déformant son nez et son front. Elle l’a alors appelée ‘La Femme-Crotte’ (c’est bien, ma chérie !). Le dadaïsme existe et vit dans ma maisonnée… depuis toujours. Même si les enfants n’ont pas la moindre idée de ce que c’est, il le sont. La maison entière, et tout ce qui est connecté avec ce qu’il s’y passe sent le Dada à plein nez. Les Absurdités Intercontinentales, que j’ai crée en 1968, est une entreprise consacrée au Dada en action. Dans les premiers jours, je ne savais même pas comment appeler ce truc dont ma vie étaient entièrement constituée. Vous pouvez imaginer mon ravissement quand j’ai découvert que quelqu’un, dans un pays lointain, avait eu la même idée, et qu’il avait aussi trouvé un chouette nom à deux syllabes pour ça. »

(...)

Citation : « L’idée simple qu’il y a derrière Thing Fish, c’est que quelqu’un a élaboré une maladie appelée SIDA, et ils l’ont essayée. Ils l’avaient développée comme arme et ils l’ont testée sur des prisonniers, de la même façon dont ils avaient fait des expériences sur des prisonniers noirs, avec la syphilis ».

Quand l’album Thing Fish sort dans les bacs, ce 21 décembre 1984, ce n’est pas sans peine. Frank Zappa se frotte là avec un genre qu’il veut dans le même temps tourner en dérision, et de la plus leste façon. Cela semble évident, il déteste ces comédies musicales qui encombrent Broadway, et le cortège de pensées stériles qui les accompagnent en descendant des marches qui s’illuminent à la fraise au contact de leurs pieds palmés. Il n’aime pas le conformisme aliénant qui tend à servir partout la même soupe, et compte bien lancer son pavé dans la mare au canards.

Mais avant de se pencher sur cet album, qu’en est-il donc des déclarations de Frank Zappa qui font notre citation du jour ? Encore une théorie du complot à trois francs six sous ? pourquoi pas… Il y a cependant là matière à réfléchir, car Frank Zappa se documente généralement avant de broder ses histoires, et il fait là référence à un livre de Jeremy Paxman et Robert Harris, A higher form of killing (une forme plus élevée de tuer), dans lequel un manuel militaire est cité à propos de la faisabilité de la fabrication d’armes chimique ethniques, ainsi que d’une requête que l’on trouve dans les anales du sénat de 1969 où un orateur non identifié cherchait des fonds pour développer un virus soit réfractaire au système immunitaire humain… Et puis il y a l’expérience Tuskegee…

C’est ce rappel historique fort bien rédigé par Neil Slaven dans Electric Don Quixote, qui nous apprend que Frank Zappa s’inspire en effet de ce qu’il a pu lire et apprendre. L’expérience Tuskegee avait en 1932 été lancée pour étudier les effets de la syphilis dans des communautés autours de la petite ville rurale de Macon County, en Géorgie. L’histoire est d’ailleurs connue, et il y est même fait référence dans un des épisodes de la série X-Files. Le but était d’observer le développement de la maladie, sans le bénéfice de la médecine, chez 400 noirs mâles. Deux médecins du service public, Raymond Vonderlehr et Taliaferro Clark, étaient là pour guérir, et proposaient des traitements gratuits aux hommes, qui en réalité leur soignaient tout sauf la syphilis. (...) En raison de l’isolation de ces communautés très reculées, personne ne tenait à informer les victimes de leur implication dans une expérience, pas plus que leur consentement n’était recherché. Le Dr Olansky, qui travailla sur le projet dans les années 50, déclara pour se justifier « nous n’avons aucun remords à envoyer nos jeunes à la guerre au nom de l’intérêt national », et son collègue le Dr John Cutler de poursuivre « et il était de l’intérêt national d’en savoir le plus possible et le plus rapidement possible sur la syphilis ». Quand l’expérience fut officiellement arrêtée au bout de 40 années, en 1972, une centaine de sujets environ en avaient décédé, et les survivants se virent offrir 32.500$ de compensation, une bien triste histoire.

Triste histoire en effet… Celle de Thing Fish se divise en deux parties.

Pour la première de ces parties, un Prince maléfique, dans un de ces labos gouvernementaux ultra-secrets, et qui est aussi critique de théâtre à mi-temps, travaille sur un plan d’élimination génocidaire systématique de tous les individus hautement rythmiques (les noirs), et de toutes les tapettes. Il a pour cela fabriqué une potion qu’il désire tester. Il va à la prison de St Quentin, et injecte la potion dans la purée de la cantine. Comme rien ne se passe, il en injecte dans une eau de Cologne qui doit sortir en novembre, et qui va causer la mort de beaucoup d’homos et de noirs. Le prince maléfique est bien content, mais retourne à la prison pour voir si finalement le test a fonctionné. Il découvre que le mélange avec la purée a en quelque sorte adouci l’effet de la potion. On en meurt plus, mais ça vous rend si laid… Et si vous l’étiez déjà, ça vous rend méchant et laid. Et si vous étiez déjà méchant et laid, ça vous change en une étrange créature inconnue, qu’on a jamais vu à Broadway : Une Mammy Nun, avec une tête comme une patate, des lèvres comme un canard, et des grosses mains qui gonflent, des bonnes grosses mains qui gonflent.

(...)

La deuxième partie du spectacle se passe devant la scène, où trois chaises sont placées, figurant le public constitué de Harry et Rhonda (interprétés par Terry et Dale Bozzio), deux cadres bien pensants mais pourris de frustrations, qui sont là car persuadés qu’un spectacle avec des gens de couleur dedans garanti un bon et solide divertissement musical… Ils sont rapidement pris à partie par Thing Fish et les Mammy Nuns, qui leur pissent dessus.

(...)

Citation : à propos de la révolution « Tout d’abord, l’idée de tout faire péter et de tout recommencer est stupide. La meilleure façon de faire, et j’aimerais bien voir ça arriver, ce à quoi je travaille, c’est d’utiliser le système contre lui-même pour se purger, de façon à vraiment pouvoir fonctionner. Je pense que la politique est un concept valide, mais ce que nous avons aujourd’hui n’est pas vraiment de la politique. C’est l’équivalent des élections de délégués de classe. C’est un concours de popularité. Ça n’a rien à voir avec la politique… ce que c’est, c’est du merchandising de masse ».

Nous poursuivons notre survol de cette comédie musicale sortie dans les bacs en 84, à défaut de le faire sur des planches qui l’attendront longtemps, Thing Fish. Neil Slaven n’a pas tout à fait tort, quand dans son Electric Don Quixote il écrit qu’il est difficile de savoir quoi penser de Thing Fish, tant l’idée de départ (que des recherches subventionnées par l’état visent à éliminer des sections spécifiques de la population, ou que de telles recherches aient lieu), était plus prometteuse de controverse que le petit drame d’un goût douteux qui s’ensuit (l’action dégénère en de bizarres olympiades sexuelles, dans lesquelles les pulsions cachées de Harry et Rhonda, les deux spectateurs, vont se révéler au grand jour : Lui, découvrant ses penchants SM avec une des Mammy Nuns, et elle, déversant sur son époux tout le mépris qu’il lui inspire, en se menant à de sauvages introductions avec son attaché-case et son stylo à encre)… On ne peut que donner raison au critique quand il écrit que le clash d’idées potentiellement prometteur aurait pu engendrer une satire d’un ordre plus élevé. Mais quant à l’autre critique qu’il porte (le nombre trop important de morceaux réarrangés pour l’occasion, et le peu qui est apporté par les nouveaux), elle n’a peut-être que le mérite de varier la littérature.

Ainsi, c’est justement dans la mise en scène renouvelée de ces morceaux que le public s’amuse, d’autant que les premières versions ne sont pas forcément les plus abouties, et cet Evil Prince qui ponctue the Torture never stops trouve ici tout son sens… avec au passage l’interprétation sans faute de Napoleon Murphy Brock qui reprend du service.

(...)

Frank Zappa à déjà par le passé produit des disques que l’ont pouvait réserver à un public averti, mais il repousse dans cet album les limites de son profond, provocant, dérangeant et moderne symbolisme (les paroles même de Rhonda quand tombe le rideau). Vont s’ensuivre des problèmes avec le distributeur de Barking Pumpkin, MCA, car une dame du département contrôle qualité avait entendu les pressages tests de Thing Fish et s’était plainte. Suite à quoi MCA va se retirer de l’affaire et un accord fut trouvé à la hâte avec EMI pour que Them or Us et Thing Fish soient distribués aux États-Unis par Capitol. Tout ça poussa Frank Zappa à faire imprimer un autocollant d’avertissement-garantie collé sur la pochette, où l’on pouvait lire :

Cet album contient un matériau qu’une société réellement libre ne craindrait pas plus qu’elle ne voudrait le supprimer. Dans certains endroit retardés, des fanatiques religieux et des organisations politique ultra-conservatrices violent vos droits du Premier Amendement en tentant de censurer les albums de rock’n’roll. nous avons le sentiment que ceci est anticonstitutionnel, et anti-américain.

Comme alternative à ces programmes gouvernementaux (destinés à vous garder dociles et ignorants) Barkin Pumpkin se réjoui de proposer un divertissement audionumérique à ceux d’entre vous qui avez dépassé l’ordinaire. Le langage et les concepts contenu ici sont garantis de ne pas causer de tourment éternel là où le type avec les cornes et la queue pointue fait son business. Cette garantie est tout aussi réelle que les menaces de fondamentalistes télévisés qui utilisent les attaques contre la musique rock, dans leur tentatives de transformer l’Amérique en une nation de nigauds ‘envoyeurs-de-chèques’ (au nom de jésus christ). S’il y a un enfer, c’est eux qu’il attend, pas nous.

(...)

titre album durée
Sinister Footwear II Them Or Us 8’39’’
Marque Son’s Chicken Them or us 7’33’’
Prologue Thing Fish 2’56’’
The Mammy Nuns Thing Fish 1’50’’
Marque Son’s Chicken Thing Fish extrait
Galoot update Thing Fish 5’27’’
The Evil Prince Thing Fish extrait 4’38’’
Brown Moses Thing Fish 3’00’’
Wistfull wit a Fistfull Thing Fish 4’00’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)