Zappa vs PMRC

40/50
58’32’’

Citation : « Personne n’a l’air beau avec du rouge à lèvres marron »

LE REQUIN BARJOT V3 N°40 - 58’32’’

Un beau jour de 1985, Mary Elisabeth Gore, la femme de l’aujourd’hui célèbre Al Gore qui était alors sénateur du Tennessee, achète à sa fille de huit ans l’album de Prince, Purple Rain, bande originale du film qui, classé R, avait déjà causé pas mal de controverse pour son contenu sexuel. Pourtant, Tipper (c’est son surnom) fut profondément choquée quand sa fille lui fit remarquer la référence à la masturbation dans le titre Darling Nikki. Elle réunit une poignée de ses amies, dont les époux occupent tous des postes influents au sénat américain, et fonde le PMRC, pour Centre de Ressources Musicales pour les Parents.

Le 19 avril 85, Frank Zappa voit sa musique interprétée par le Chronos 4T, au Schoenberg Hall de l’université de Californie, Los Angeles. C’est aussi ce jour-là que sort le premier coffret des Old Masters, une collection prestigieuse qui pour ce premier volume compte sept vinyles équivalant grosso modo aux six premiers albums avec quelques inédits, plus un Mystery Disc sur lequel sont gravés quelques perles et moments rares, comme cette version originale du Duc des Prunes, composée en 1962 pour le film Run Home Slow.

(...)

Le 31 mai de cette année 85, le PMRC envoie un courrier à Stanley Gortikov, alors président de la RIAA (l’association américaine des industriels du disque). Tipper Gore et ses copines accusent dans cette lettre l’industrie discographique d’exposer les enfants "au sexe, à la violence, et de glorifier les drogues et l’alcool". Le texte poursuivait avec la demande de mise en place d’un système de classification comme au cinéma, et portait les signature de Gore, Susan Baker (la femme du secrétaire au finances James Baker), Pam Howar et Sally Nevius (mariées à d’importants businessmen de Washington), et les épouses de 9 autres sénateurs. En quelques jours, Edward O. Fritts, président de l’association nationale des diffuseurs, fit envoyer une lettre à 4500 stations de radios commerciales, une lettre qui leur laissa clairement comprendre que s’ils diffusaient des chansons au contenu explicite ils pouvaient perdre leur licence. Cependant, Gortikov va envoyer une réponse le 5 août, dans laquelle il rejette la plupart des revendications du PMRC car elles impliquent, je cite : des complications qui rendraient la conformité impossible, mais il déclare néanmoins pouvoir étudier l’idée d’un autocollant d’avertissement…

Tout ceci va entraîner dans l’industrie des réflexions sur la meilleure conduite à adopter face au PMRC, et les questions qui finirent par se poser se résumèrent à peu près à jusqu’où, comment, et quand allons nous coucher face à ces harpies ?

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Parallèlement à ces sordides histoires de censure, le hasard veut qu’un projet de loi soit en discussion, à propos d’une taxe sur les supports d’enregistrement vierge. Ce projet, tel qu’il est rédigé, pénalise effectivement celui qui copie chez lui, mais l’argent ainsi levé n’a d’autre bénéficiaire que l’industrie elle-même, (1/4 de milliard de $ par an, gracieusement récolté par le gouvernement, qui plus est). Ce projet ne passera pas, mais son matricule, HR2911, inspirera à Frank Zappa pour son prochain album, une création sonore plutôt… bien sentie…

Frank Zappa on s’en doute, ne voit pas d’un très bon œil la voie de la compromission que semblent vouloir adopter les professionnels de son média, et dans une publication du nom de Cashbox, il va rédiger une lettre ouverte à l’industrie de la musique, intitulée « Extorsion, pure et simple ». Il souligne l’importance de ne pas céder d’un pouce face au PMRC, à l’étude duquel il consacre du temps, et met en garde ses… collègues contre ces bigotes qui n’hésitent pas à déclarer être prêtes à utiliser l’influence de leurs maris pour forcer la mise en place de ce que bon leur semble. « L’extorsion est encore un acte illégal, écrit-il, la conspiration pour commettre l’extorsion est un acte illégal, et cela dépasse les question du Premier Amendement (qui garanti la liberté d’expression). Aucune personne liée ou mariée à un membre du pouvoir ne devrait avoir le droit de gaspiller le temps du pays sur les hobbies tordus de femmes de maison tels que ceux-là. Le cas du PMRC est sans mérite, basé sur une mixture de soupe fondamentaliste et de conclusions illogiques. Terrorisés à la pensée que quelqu’un puisse entendre des références à la masturbation dans une chanson de Prince, ils mettent leurs costumes de gardiens du peuple et les médias accourent. C’est une malheureuse mode des années 80 que le plus léger murmure d’un groupe d’intérêt spécifique (spécialement s’il a des amis à de hautes positions) provoque une réaction réflexe d’apaisement de la part d’un large éventail d’industries qui auraient mieux à faire.

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Citation : « L’atmosphère là-bas était très étrange, parce que les audiences elle mêmes étaient de tels mélanges de genres… Il y avait 50 photographes fixes et 30 équipes vidéos. C’était extrêmement médiatique ».

Suite de cette année 85 et du conflit avec le PMRC, lobby puritain constitué des femmes d’industriels et de sénateurs, emmené par celle d’Al Gore, Tipper de son surnom. C’est donc le 19 septembre qu’une commission sénatoriale retransmise à la télé va opposer le PMRC et divers artistes impliqués. Frank Zappa n’est en effet pas le seul, John Denver et Dee Snider (des Twisted Sisters) témoigneront aussi, car ils font partie de la liste du PMRC, avec ACDC, WASP, Sheena Easton et d’autres… On ne sait pas si Prince, par qui l’histoire a démarré, est présent à cette séance inhabituelle du congrès.

La déclaration que va faire Frank Zappa à ce comité va révéler ses talents d’orateur dans un nouveau contexte, et elle débute ainsi :

« Il s’agit là de mes observations et opinions personnelles. Je ne parle au nom d’aucun groupe ou organisation professionnelle. Ma déclaration complète vous a été fournie au préalable, j’espère qu’elle entrera dans les annales du congrès. Puisque mon temps de parole a été limité à dix minutes, je n’en lirai qu’une partie. J’adresse mes commentaires au PMRC et au public, ainsi qu’a ce comité.
Les propositions du PMRC sont un tissu inique de non-sens, qui ne parvient pas à offrir de réel bénéfice aux enfants, qui empiète sur les libertés civiles des gens qui ne sont pas des enfants, et qui promets de garder occupées les courts pour des années, avec les problèmes d’interprétation et d’applicabilité inhérents au dessein du projet. Il est de ma connaissance que dans la loi, les questions liées au Premier Amendement sont décodées avec une préférence pour l’alternative la moins restrictive. Dans ce contexte, les requêtes du PMRC sont l’équivalent de traiter les pellicules par la décapitation.
Personne n’a forcé Mme Baker ou Mme Gore à amener Prince ou Sheena Easton dans leurs maisons. Grâce à la constitution, elles sont libres d’acheter d’autre formes de musique pour leurs enfants (...). La liste complète des doléances du PMRC ressemble au manuel d’instruction d’un genre de sinistre ‘programme d’éducation à la selle’, pour que tous les compositeurs aillent faire dehors à cause des paroles de quelques-uns uns. Mesdames, comment osez-vous ?
Ces dames doivent partager leur honte avec les patrons des majors qui à travers la RIAA, ont choisi de solder les droits des compositeurs, des interprètes et des revendeurs pour passer HR2911, la taxe sur les supports vierges : une taxe privée, levée par l’industrie sur les consommateurs, pour le bénéfice d’un groupe spécifique au sein de cette même industrie."

(...)

One man one vote, extrait de Frank Zappa meets the mothers of prevention, à sortir en octobre de cette année 85. Frank Zappa poursuivra cette intervention au congrès sans rien rater des failles que lui présente son adversaire. Il souligne le fait que le PMRC, renseignements pris, ne compte aucun membres autres que ses fondatrices, se fait envoyer de l’argent par courrier, est ne paie pas d’impôt. Il mettra aussi en cause la conformité du comité sénatorial dont trois des membres sont mariés avec des non-membres du PMRC. Et il argumentera l’impossibilité de classifier la musique comme on le fait pour le cinéma, et à propos de Darling Nikki, de Prince, et des allusions à la masturbation qui sont à l’origine de cette affaire, Frank Zappa n’y va pas par quatre chemins :

Est-ce que le PMRC tente de sauver les générations future du sexe lui-même ? Le type, la quantité, et le timing des informations d’ordre sexuel donnés aux enfants devraient être déterminés par les parents, et non par des gens impliqués dans des manœuvres de dissimulation fiscale. (...) Est-ce que la prochaine étape est l’adoption d’un « âge légal du PMRC pour la compréhension de la stimulation vaginale ? ». Beaucoup de gens dans cette salle supporteraient volontiers une telle législation, mais, avant qu’ils ne commencent à faire leurs brouillons, je leur demande instamment de considérer ces faits :
- 1) Il n’y a pas de preuve scientifique pour supporter la thèse que l’exposition à une forme de musique puisse pousser l’auditeur à commettre un crime ou à damner son âme.
- 2) La masturbation n’est pas un acte illégal. Si ce n’est pas illégal de le faire, pourquoi le serait-ce de le chanter ?
- 3) Aucun cas médical de main poilue, de verrue ou de cécité n’a été lié à la masturbation ou à la stimulation vaginale, pas plus qu’il n’a été prouvé qu’écouter des allusions à ces sujets ne change l’auditeur en un danger social.
- 4) L’application de lois antimasturbatoires pourrait se révéler très long et très coûteux.
- 5) Il n’y a pas assez de prisons pour enfermer tous les enfants qui le font.

(...)

Citation : « La liste des artistes ‘offensants’ que le PMRC avait donné en 85 était plutôt ridicule. The Captain and Tennile pour Do that to me one more time, les Jacksons pour Torture, Bruce Springteen pour I’m on fire, et bien entendu le fabuleux Darling Nikki de Prince. Mais où était-il pendant tout ce temps ? Il était fou de rage et à fait un procès à une marque de spaghetti pour avoir donné le nom de Prince à un de leur produits, mais il est resté curieusement silencieux durant toute l’affaire du PMRC ».

Si Frank Zappa se transforme au cours de l’année 1985, puis 86, en un féroce militant contre les forces de la répression culturelle, il n’en oublie pas moins de faire fructifier sa musique, et après avoir sorti Meets the mothers of prevention, il va compiler le CD Does Humor Belong in Music, à partir de la tournée 84, un album qui apparaîtra dès 86 en Angleterre et en Allemagne, mais que l’on ne trouve généralement qu’à partir de 1995. C’est aussi en 1986 que Zappa signe avec le label de Don Rose, Rykodisc, pour la réédition de tous ses précédents albums en CD. C’est au MIDEM de 83 que les deux hommes se rencontrent, et en 86 le marché du compact disc en est encore à son développement, et pour ce jeune label innovant il n’est pas facile de trouver des artistes majeurs qui veuillent enregistrer sur ce nouveau format. Capitol, qui distribue les disques de Barking Pumpkin, n’est pas intéressé pour fabriquer tous ces CDs ; rien ne s’opposera à cette alliance. Pour plus d’impact, Zappa désire que tous les albums sortent simultanément, et Don Rose n’aura pas à se plaindre de cette exigence, qui portera ses fruits.

Une nouvelle attaque de la censure va forcer une nouvelle fois Zappa à prendre la parole. Dans l’état du Maryland, Judith Toth et Joseph Owens, deux délégués de la chambre basse, ont proposé une loi qui vise à élargir les statuts de la pornographie. Celle ci ne concerne que le cinéma, et pourrait alors inclure les disques, les cassettes et les CDs. Le 14 février, Frank Zappa et Bruce Bereano, représentant l’industrie, vont se rendre à l’audience pour contrer ce nouvel assaut des censeurs. Une fois encore, il va déclencher moult éclats de rires au cours de son intervention, notamment en passant en revue les formes de sexe illicite du projet de loi :

Cette loi vise à empêcher les gens de voir, de louer, d’acheter ou d’écouter des choses définies comme des descriptions de sexe illicite. Et la description de ce qui constitue ce sexe illicite comprends des organes génitaux humains dans un état de stimulation ou d’excitation. Est-ce que c’est ça le sexe illicite ? Peut-être dans le Maryland… des actes de masturbation humaine, pas animale, humaine… ça parle de la masturbation humaine comme d’un acte sexuel illicite… le rapport sexuel ou la sodomie… pourquoi le texte prétend qu’un rapport sexuel soit illicite, et pourquoi le met-il à coté de la sodomie sur la même ligne ?(...) On trouve en dernier sur cette liste « des personnages nus ou partiellement dénudés, c’est à dire moins que complètement et de façon opaque couverts, pour les régions suivantes : les organes génitaux humains, la région pubienne, les fesses ou la poitrine féminines sous le point situé immédiatement au-dessus de l’aréole » (rires) Bon, moi j’aime bien les tétons. Je pense que c’est joli, et si vous enlevez cet élément caractéristique déterminant, vous n’avez plus qu’un bout de gras. De plus, quand on est un bébé, une des premières choses à laquelle on s’intéresse est probablement cette tétine, là. C’est juste en face de votre visage, vous grandissez avec, en quelque sorte, et vous grandissez pour vivre dans un état du Maryland, pour qu’ils ne vous laissent plus voir la p’tite tétine brune !

(...)

Le projet de loi de Judith Toth sera refusé par le comité judiciaire du sénat du Maryland, mais d’autres états ont considéré de telles législations, et la déléguée Toth fera vœux de représenter son texte pour, je cite, « mettre l’industrie du disque à genou ». C’est en tout cas une bataille de gagnée pour les anti-censeurs, et l’édition de l’Evening Standard du 9 avril titrera « A Win For Zappa ». Interviewé au téléphone depuis Los Angeles, il déclare « on me demande tout le temps de me présenter aux présidentielles. Si je décide un jour d’entrer en politique, je sauterai dedans ». Il déclare par ailleurs « je serais un président parfait, mais je ne suis pas encore prêt. Je ne ferai pas que gagner les élections, je serai bon pour le job. Un de ces jours je ferai campagne, mais pas avant que je ne pense que se serait amusant ». Un vœux pieux, et c’est peut-être mieux ainsi, quoiqu’il ait une action politique qui va aller en s’amplifiant…

(...)

titre album durée
Original Duke of Prunes Mystery Disc 1’17’’
Opening night at studio Z Mystery Disc 0’29’’
HR2911 Zappa meets the mother of prevention 3’35’’
Alien Orifice Zappa meets the mother of prevention 4’12’’
One Man One Vote Frank Zappa meets the mothers of prevention 2’35’’
Aerobics in bondage Frank Zappa meets the mothers of prevention 3’23’’
I don’t even care Frank Zappa meets the mothers of prevention 4’44’’
Jazz from Hell Jazz from Hell 3’00’’
G-Spot Tornado Jazz from Hell 3’16’’
St Étienne Jazz from Hell 6’26’’

P.-S.

Bibliographie :

- The Real Frank Zappa Book, de Frank Zappa et Peter Ochiogrosso, Poseidon Press 1989 ;
- Frank Zappa a Visual Documentary, ainsi que Frank Zappa In his Own Words, par Miles, Omnibus Press 1993 ;
- Zappa Electric Don Quixote, par Neil Slaven, Omnibus Press 1996 ;
- Frank Zappa Companion, de Richard Kostelanetz, Omnibus Press, 1997
- Corrected Copy, Hambourg 1977

Remerciements : Bruno Degaille, Bruno Méria.

liens :
- http://www.zappa.com/
- http://fr.wikipedia.org/wiki/Frank_Zappa
- http://nasalretentive.free.fr/ (incontournable)
- St. Alphonzo’s Pancake Homepage (incontournable)
- http://www.djouls.com/frankzappa/ (discographie commentée en Français)
- Le Castor Astral (quelques ouvrages à lire)